Peut-on se fier aux agences de notation ?

Leur indépendance est grandement remise en question du fait que l’émetteur de dette noté est aussi celui qui les rémunère. Autre source de conflit d’intérêts : Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch sont détenues par des groupes mondiaux à  cheval entre les secteurs des médias et de la finance.

Les prochaines semaines, le sort du Maroc sera suspendu au verdict des agences de notation internationales. En effet, l’issue de la sortie du Trésor sur le marché du dollar prévue entre fin octobre et début novembre dépendra en grande partie du verdict de ces institutions qui, en dépit de nombreuses remises en question ces derniers mois, continuent de faire la pluie et le beau temps sur les marchés financiers mondiaux. Depuis quelques jours déjà, les analystes de l’américain Standard & Poor’s qui, à côté de Fitch et Moody’s, accapare 94% du marché mondial de la notation, s’affairent à évaluer la situation économique du Maroc. Suite à quoi l’agence devrait attribuer une note au crédit souverain marocain.

Un rating qui peut faire toute la différence quant à la charge d’intérêt que paiera le Maroc. L’on s’en rappelle, lorsqu’en 2010 le Maroc a décroché pour la première fois l’investment grade auprès de S&P (après Fitch en 2007), cela s’est traduit quasi mécaniquement par un taux d’intérêt plus avantageux. En octobre de la même année, la levée d’un milliard d’euros par le gouvernement El Fassi a pu se faire à 4,5% alors que les deux emprunts internationaux réalisés en 2003 et 2007 étaient assortis d’un taux d’intérêt respectivement de 5,24% et 5,37% , soit un différentiel de coût qui se chiffre en centaines de millions de DH.

Le Maroc peut-il cette fois encore espérer bénéficier des bons auspices des géants du rating ? Pour sûr, les bons signaux n’ont pas manqué, à savoir qu’autant Fitch que Moody’s ont gardé leurs notations inchangées pour le Royaume sur les derniers mois en dépit des turbulences qui ont secoué la région. Mais cela ne préserve pas des mauvaises surprises d’autant que les agences sont plus que jamais sur le fil du rasoir. Les big three du rating font l’objet en effet de critiques de plus en plus virulentes depuis l’éclatement de la crise financière internationale.

Les investisseurs sont prêts à payer pour s’assurer d’une notation objective

Outre une méthodologie opaque, ou une position de marché dominante, le reproche le plus récurrent a trait au conflit d’intérêts existant au sein des agences en raison de leur mode de rémunération. L’essentiel de leurs revenus provient en effet des émetteurs de dette eux-mêmes (entreprises, collectivités locales, Etats) à qui les agences attribuent des notes.

Selon les spécialistes, le mécanisme pervers qui s’est mis en place fait que les investisseurs institutionnels ne prennent plus la peine d’analyser les caractéristiques des emprunteurs et font confiance aux agences de notation. Et comme de nombreux investisseurs inscrivent dans leur règlement qu’ils ne détiennent que des titres de qualité, les emprunteurs ont absolument besoin que leurs emprunts soient notés par une agence. Les agences de notation sont ainsi rémunérées par ceux qu’ils notent, ce qui fait dire logiquement à certains spécialistes qu’elles ne peuvent être trop sévères de peur de perdre leur clientèle.
Ce système est à ce point gênant qu’une majorité d’investisseurs seraient prêts aujourd’hui à renoncer à la gratuité des notations pour davantage de fiabilité. Un récent sondage Ifop auprès de grands investisseurs diffusé par le Sénat français fait ressortir que 74% des sondés sont prêts à payer pour les notations plutôt que de maintenir le système actuel de l’émetteur de dette noté et payeur à la fois.

Et encore, s’il n’y avait que cela ! Un conflit d’intérêts sévit dans le tour de table même des géants de la notation. Il se trouve en effet que ces agences sont détenues par de grands groupes mondiaux à cheval entre les secteurs des médias et de la finance.

C’est du moins ce qui ressort des informations recoupées entre différents sites institutionnels car étonnamment les grandes agences de notation ne sont pas tenues de dévoiler leur actionnariat de manière exhaustive. Fitch Ratings, d’abord, est contrôlée à hauteur de 60% par le groupe français Fimalac, présent dans les services financiers et l’immobilier. Standard & Poor’s appartient, elle, au groupe d’édition McGraw-Hill qui publie le journal Business Week et qui détient de nombreux journaux financiers et chaînes de télévisions. Moody’s, enfin, détenu par Moodys Corporation, est contrôlé entre autres par le fonds d’investissement Berkshire Hathaway Inc, propriété du milliardaire Warren Buffett.

Le jeu des participations croisées entre les big three jette davantage le trouble sur les entités qui les contrôlent vraiment.
A titre d’exemple, McGraw-Hill qui détient S&P compte dans son tour de table le groupe Capital World Investors qui n’est autre que le deuxième actionnaire de Moody’s. En somme, un actionnariat et un mode de rémunération qui décrédibilisent de plus en plus le travail de haute importance de ces agences, sans parler des nombreuses affaires dans lesquelles leur implication n’est pas passée inaperçue (voir encadré).