«Par rapport à d’autres institutions internationales, la CEA apporte des alternatives, des idées nouvelles»

La ZLE constitue une opportunité énorme pour le Maroc qui dispose d’un avantage comparatif du fait de la diversité de son industrie. Le Royaume peut inspirer beaucoup de pays africains dans la formulation de leur programme de développement.

Avec le développement économique de l’Afrique et l’entrée en vigueur, en 2017, de la Zone de libre-échange (ZLE) entre les pays africains, la Commission économique pour l’Afrique (CEA) ambitionne de devenir un think- thank de référence sur les questions relatives au développement économique du continent. Dans cette interview accordée à La Vie éco, Giovanie Biha, Secrétaire exécutive adjointe de la CEA chargée de la diffusion du savoir, fait le point sur la visite qu’elle a récemment effectuée dans le Royaume, ainsi que sur le contenu de ses discussions avec les responsables marocains.

Basé à Rabat et couvrant l’Algérie, l’Egypte, la Libye, le Maroc, la Mauritanie, le Soudan et la Tunisie, le Bureau de la CEA en Afrique du Nord semble maintenant très actif dans la sous-région et au Maroc, en ce qui nous concerne. Comment expliquez-vous cet intérêt ou implication ?

Le choix de Rabat constitue un avantage, étant donné la situation  géostratégique du Maroc mais aussi du fait du contexte de développement socioéconomique que connaît actuellement le Royaume. Le bureau a ainsi le privilège d’avoir accès à la fois aux autorités marocaines et aux autorités sous-régionales. De même qu’il bénéficie de l’appui des institutions nationales avec qui il travaille étroitement ; ce qui lui a permis de comprendre et d’appréhender les questions d’ordre macroéconomique et de développement économique et social au Maroc. Le bureau de Rabat permet également de faire le pont entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne.

Le Maroc, qui se trouve dans une phase de transition économique, a pour sa part la possibilité de bénéficier du travail du bureau sous-régional de la CEA. Le pays s’est, en effet, lancé dans une politique d’industrialisation avec des axes bien définis, dont notamment l’industrie de pointe (comme par exemple le domaine de l’aviation) et le domaine énergétique où il a été cité lors de la COP21 comme un pays exemplaire en matière d’énergies renouvelables, aux côtés de l’Ethiopie. De même que le Maroc s’est lancé dans une économie de diversification et il y a beaucoup de pays africains qui souhaiteraient s’appuyer sur son expérience pour la formulation de leur programme de développement.

Vous avez rencontré plusieurs personnalités. Quel est exactement l’objet de votre visite à Rabat ?

C’est une visite de familiarisation que j’effectue également au niveau de tous les bureaux sous-régionaux de la CEA. J’ai pris mes fonctions à la CEA en avril 2015 et c’est ma première visite au bureau sous-régional de l’Afrique du Nord. Il s’agissait pour moi de discuter avec les responsables marocains et d’avoir des échanges avec les responsables et le personnel de notre bureau sous-régional.

Sur quels sujets ont porté vos discussions avec les responsables marocains ?

Avec M. Lahlimi, nos discussions ont porté sur le renouveau de la planification stratégique au niveau du continent africain et sur le rôle des données et des statistiques dans les domaines économique et social, ainsi que leur centralité dans la planification et les études prospectives. Nous avons eu également l’occasion de discuter du partenariat du Maroc avec les pays d’Afrique de l’Ouest, notamment en ce qui concerne le renforcement des capacités des secteurs de la planification et des statistiques.

Par ailleurs, nous avons exploré l’opportunité d’organiser, en 2016, une réunion continentale regroupant les directeurs des statistiques des pays africains sur un thème qui reste encore à déterminer. Nous avons aussi discuté de l’Indice de développement social qui a été développé et conceptualisé à la CEA, il y a deux ans. Cet indice a permis au Maroc de mesurer le degré d’exclusion de certaines franges de la société, en vue de mettre en place des politiques de développement social appropriées et qui répondent à la situation de chaque région.

Avec Mme Midaoui, nous avons évoqué les aspects généraux du travail de la CEA au Maroc et dans la sous-région et abordé les questions relatives à l’organisation de la conférence des ministres du plan et des finances qui se tient une fois par an, à la fin du mois de mars, et à laquelle le Maroc participe.

Avec M. Mouline nous avons parlé des possibilités de collaboration avec l’IRES, sachant que la CEA est une institution qui effectue beaucoup d’études stratégiques sur le continent. De ce fait, nous avons examiné la possibilité de travailler sur des études qui aboutissent à des propositions concrètes sur des politiques de développement. Car, à l’instar de la CEA, l’IRES produit des études de terrain avec des recommandations sur des pistes et des politiques de développement.

Avec M. Bouhdoud, nous avons surtout parlé de la question de la libéralisation du commerce au niveau du continent et de la création de la ZLE qui constitue une opportunité énorme pour le Maroc qui part avec un avantage comparatif, dans la mesure où il dispose à la fois d’une industrie de pointe, d’une industrie dans le secteur énergétique, ainsi que dans le secteur agroalimentaire. La ZLE pourrait également ouvrir la voie à une véritable coopération Sud-Sud qui permettra d’augmenter les chaînes de valeur ajoutée, que ce soit au niveau du Maghreb, mais aussi entre celui-ci et le reste du continent. Les discussions ont aussi porté sur les négociations en cours au sujet de la ZLE, dont la date-butoir d’entrée en vigueur est 2017, ainsi que sur le rôle de la CEA en tant que facilitateur de ces négociations.

Qu’apportez-vous concrètement au Maroc et à la sous-région en général ?

Le bureau sous-régional de la CEA a un programme de travail bien défini, négocié avec le conseil d’administration du système des Nations Unies et discuté avec les pays de la sous-région. Ce programme se situe, en général, sur une période de deux ans et concerne des questions assez concrètes d’intégration régionale et sous-régionale, comme par exemple les accords de libre échange. Pour la mise en œuvre de ce programme, le bureau travaille en collaboration avec le gouvernement, la société civile, les instituts de recherche…, aussi bien au Maroc que dans les autres pays de la sous-région. Il travaille également sur des questions d’études prospectives, d’Indice d’intégration régionale, d’Indice de développement social, ainsi que sur les questions de profils des pays, qui concernent tous les aspects liés à leur développement à long terme, que ce soit individuellement ou bien dans le cadre de leur intégration régionale.

Vos messages sont-ils aussi audibles que ceux des institutions internationales, Banque Mondiale, FMI… ?

Je pense qu’ils le sont, car ce que la CEA apporte ce sont des alternatives, des idées nouvelles. C’est une question d’appropriation des politiques de développement par les gouvernements et les populations des pays africains et je pense que cela est essentiel. Pendant longtemps, les pays africains ont attendu des solutions de la part d’autres pays et institutions. Grâce au travail de la CEA, les réflexions et les analyses se font désormais sur le continent. Par ailleurs, la commission pousse également les think-thank africains à apporter des solutions aux différentes problématiques du continent. Son travail se fait donc en complémentarité avec celui des institutions financières internationales. Il n’en reste pas moins que lorsqu’on emprunte, on peut avoir tendance à écouter davantage l’institution qui vous prête de l’argent. Mais, si les Etats africains disposent d’un cadre macroéconomique stable, ils ne seront plus à la merci de toutes sortes d’idées. Ils pourront ainsi négocier, avec leurs partenaires, des politiques de développement à long terme qui soient appropriées et qui répondent aux exigences et au contexte africains. La CEA appuie donc fortement le concept d’une gestion macroéconomique saine. C’est par ce moyen que nos gouvernements pourront négocier en position de force avec les institutions de Bretton Woods.

Vous avez souligné l’évolution remarquée du Maroc, notamment dans le domaine de la  transition énergétique. Son cas a même été cité à la COP 21. A écouter les discours des chefs d’Etat et des grands décideurs, cette rencontre marque-t-elle un tournant dans la gouvernance durable du monde ?

Pour le continent africain, il est vraiment important de mettre des «visages humains» derrière ces négociations. En fait, ceux qui risquent d’être très affectés, ce sont encore une fois les populations pauvres, les populations à risque, ainsi que le monde rural. Si le côté humain n’est pas présent dans ces négociations, l’Afrique risque de souffrir beaucoup plus des retombées du réchauffement climatique, alors qu’elle n’y contribue que très peu. Ceci dit, nous espérons qu’il y aura un bon accord pour permettre à la COP 22, qui se tiendra à Marrakech, de bâtir sur des conclusions et des recommandations assez concrètes.

Quels que soient les résultats de la COP 21, quel est l’intérêt pour un pays comme le Maroc de s’inscrire dans la dynamique de l’économie verte ?

Je pense que le Maroc y est déjà et, comme je vous l’ai dit, il a été cité à la COP21 comme un pays exemplaire dans ce domaine où il y a des opportunités et des retombées énormes, sur le plan économique, social et environnemental, pour l’ensemble du continent. De même que, lors de nos discussions avec les responsables marocains, nous avons appris que le Royaume s’était déjà engagé à partager son expertise avec un certain nombre d’Etats africains. C’est une bonne initiative que nous ne pouvons que saluer et encourager.

Lors de la visite effectuée du 8 au 11 décembre au Maroc, la Secrétaire exécutive adjointe de la CEA chargée de la diffusion du savoir a rencontré en tête-à-tête plusieurs hauts responsables. Parmi ces personnes, il y a Ahmed Lahlimi, Haut commissaire au plan, Zakia Midaoui, directrice de la coopération multilatérale au ministère des affaires étrangères et de la coopération, Taoufik Mouline, directeur de l’Institut royale des études stratégiques (IRES), Nizar Baraka, président du Conseil économique et social et de l’environnement (CESE), Mamoun Bouhdoud, ministre délégué chargé des petites entreprises et de l’intégration du secteur informel, et Habib Benyahia, Secrétaire général de l’UMA.