Pain : 3 milliards de DH pour éviter la hausse

La farine de luxe qui sert à fabriquer le pain blanc atteint 4,60 DH/kg contre un prix cible de 3,63 DH.
Les minotiers, asphyxiés, ont commencé à répercuter
partiellement la hausse du prix du blé.
Réunions de crise à la Primature pour solutionner le problème.
Une subvention aux minotiers pour amortir la flambée des cours mondiaux.

«Nous avons le choix entre augmenter le prix du pain ou subventionner la farine de luxe et nous avons opté pour la deuxième solution». Les propos sont ceux de Rachid Talbi Alami, ministre des affaires économiques et générales qui, au lendemain de son élection à la circonscription de Tétouan, était déjà plongé dans un dossier des plus épineux : le prix du pain, encore lui. Joint alors qu’il venait à peine de quitter la Primature où il avait tenu une réunion d’urgence à ce sujet, Rachid Talbi Alami n’y est pas allé par quatre chemins. Aujourd’hui le blé tendre importé coûte 500 DH le quintal alors que le prix cible est de 363 DH. Du coup, les minotiers et autres industriels n’en peuvent plus de supporter une telle flambée. A tel point que seules restaient deux alternatives : augmenter les prix de la farine et donc du pain ou s’arrêter d’importer et provoquer la pénurie. Pour le gouvernement, à la veille du Ramadan, «il est hors de question de toucher le prix du pain». Solution : subventionner la farine. Concrètement, il s’agira pour l’Etat de supporter la différence entre le prix cible de 363 DH, convenu dans l’accord de modération avec les professionnels, et les cours actuels à l’import, une moyenne de 500 DH. Pour le gouvernement, le calcul est vite fait : il devra débourser et d’urgence la somme de 3 milliards de DH.

Jusqu’à mardi 11 septembre au soir, Rachid Talbi Alami était encore en discussion avec la profession boulangère, notamment, pour trouver une solution.
Est-ce suffisant ? Pas sûr, d’après les professionnels. Les boulangers estiment que si l’Etat veut que les prix ne subissent aucune hausse, il faudra une subvention de quelque 5 milliards de dirhams, et par mois s’il vous plaît ! Les minotiers, eux, pensent que si subvention il y aura, elle devra concerner non pas seulement le blé qui sera importé mais également celui déjà importé et stocké. «Si le marché ne connaît pas de pénurie, c’est parce que nous achetons le blé quel que soit son prix. Il ne serait pas juste que nos stocks ne bénéficient pas de la subvention – si elle est décidée», confie un opérateur.
Autres questions : si subvention il y a, sera-t-elle limitée dans le temps ? L’Etat est-il disponible et a-t-il les moyens de suivre quels que soient les niveaux des cours ? Car rien n’indique que ces derniers vont se stabiliser.
L’accalmie enregistrée pendant deux jours , le week-end dernier, fut de courte durée. Mardi 11 septembre, le cours a de nouveau grimpé pour atteindre les 450 dollars la tonne. Sur le marché de Chicago, les cours ont doublé en un an, et sur le seul mois d’août, ils ont grimpé de 22%. Et comme pour compliquer un peu plus les choses, de gros pays importateurs, comme l’Inde, raflent tout ce qui existe sur le marché afin de sécuriser leur approvisionnement, en réaction aux prévisions pessimistes de la production mondiale.
Avec une campagne céréalière plus que médiocre, le Maroc est directement concerné, touché devrait-on dire, par cette crise du marché céréalier mondial. Pour satisfaire ses besoins, toutes céréales confondues, le pays devra importer 60 millions de quintaux, dont 30 millions de blé tendre, 15 millions de quintaux de maïs, 8,5 millions de quintaux d’orge et 7,5 millions de quintaux de blé dur. Certes, pour le moment – et sans doute jusqu’à la prochaine récolte – l’approvisionnement du marché intérieur se déroule correctement. Mais pour les professionnels – car ce sont eux qui importent, écrasent et fabriquent le pain et tout le reste – la question de la répercussion de la hausse du prix à l’importation sur la consommation se pose avec acuité.

Si pour la farine subventionnée, le problème est en quelque sorte «réglé !», puisque l’Etat subventionne quoi qu’il arrive, quid de la farine libre ? D’un côté, l’Etat ne veut pas de hausses au-delà d’un certain seuil (3,63 DH le kg de farine de luxe, selon l’accord de modération conclu avec les professionnels) et pas d’augmentation du tout s’agissant du pain blanc. D’un autre côté, les professionnels, qui achètent aujourd’hui jusqu’à 4,60 DH le kg de farine de luxe, se demandent comment il serait encore possible de vendre le pain (fabriqué avec la farine de luxe) au même prix de 1,20 DH. Bien sûr, certains produits, moins emblématiques, ont déjà subi de légères hausses, mais pas le pain (sauf dans certaines villes, comme à Chichaoua et Rabat, d’après certaines sources).

Mais en fait de solution, il n’y en aurait qu’une seule : subventionner la farine de luxe, comme cela se fait pour la farine nationale de blé tendre (la fameuse FNBT) ; la suppression totale des droits de douane ne changeant rien au problème, selon les opérateurs du secteur. Ce serait évidemment beaucoup pour les finances de l’Etat qui supportent déjà quelque 2 milliards de DH chaque année pour soutenir la FNBT (voir encadré). Mais tout le monde admet que l’on n’y échappera pas si l’on veut que la bourse des citoyens ne soit pas malmenée davantage. Et cette période, particulièrement, ne s’y prête pas : rentrée scolaire, Ramadan, deux événements qui laissent sur la jante les chefs de famille. Et pour ceux, parmi ces derniers, qui se sont offert des vacances, la coupe est pleine. On peut de surcroît supposer que la nouvelle équipe gouvernementale ne voudra surtout pas entamer son mandat avec un renchérissement des produits alimentaires ; et le raisonnement est valable même si c’est l’actuelle qui est reconduite.

Bref, voilà un dossier bien embarrassant qui pose, en creux, deux problématiques : la réforme du secteur agricole, d’une part, et la réforme de la Caisse de compensation, d’autre part. Deux épineuses questions auxquelles l’actuel gouvernement n’a pas osé (ou n’a pas eu le temps de) s’attaquer. Le prochain en aura-t-il le courage ?