Mohand Laenser s’explique sur sa politique de la pêche

L’activité stagne ; les performances sont les mêmes qu’il y a dix ans.
L’application des textes de loi n’est pas rigoureuse ; les autorités de contrôle sont mises à l’index.
Les projets de code de la pêche et de contrat-programme sont toujours en veilleuse ; les opérateurs réclament une feuille de route.
Armateurs et industriels : chacun défend sa chapelle.

Comment pérenniser la ressource ? C’est pour débattre de cette question qu’un peu moins d’une centaine d’opérateurs du secteur de la pêche, tous segments confondus, ont pris part au dîner-débat organisé, mardi 8 mars, par la Vie éco et Eventis. Rentré à peine une heure auparavant de Nouakchott, Mohand Laenser, ministre de l’Agriculture du développement rural et des pêches maritimes, a tenu à répondre présent à l’invitation. Il faut dire que l’attente des professionnels était grande. D’ailleurs, l’un des reproches majeurs formulés par les opérateurs à l’encontre du ministre était son indisponibilité. Ils n’ont pas laissé passer l’occasion de crier haut et fort leurs préoccupations, aidés en cela par les intervenants qui sont entrés directement dans le vif du sujet et ont soulevé les problèmes sans détours.
Du côté des professionnels, c’est Mohamed Bouayad, président de la Fédération de l’industrie de la mer, qui a ouvert le feu. «Malheureusement, nous constatons que nous ne disposons pas encore d’une stratégie pour le secteur des pêches, basée sur la connaissance des espèces, de leurs évolutions et interactions. A cela s’ajoute la faible implication des professionnels dans les décisions prises par le ministère», a-t-il souligné d’emblée. Cette remarque n’a pas été du goût de M. Laenser qui s’est défendu, arguant que son département en dispose du moment qu’il s’est fixé des objectifs. «Ce sont les moyens nécessaires pour atteindre ces objectifs qui font défaut», indique le ministre qui explique que, depuis son arrivée à la tête du département, il a joué au ministre pompier plus qu’autre chose, au vu de l’urgence du dossier du poulpe. Toujours est-il qu’il n’a pas réussi à rassurer les professionnels.
Le constat dans le secteur de la pêche est aujourd’hui affligeant. Les performances stagnent au même niveau qu’il y a dix ans. Des débarquements qui peinent à franchir la barrière des 800 000 tonnes pour une valeur de près de 4,5 milliards de DH seulement, une perte de vitesse par rapport aux autres branches de l’agroalimentaire, une flotte veillissante et des pêcheries incomplètement répertoriées. Devant ce constat, le ministre a soulevé plus de questions qu’il n’a apporté d’éléments de réponse aux interrogations de la salle.
Au marasme dans lequel patauge le secteur, deux explications majeures. D’abord, l’absence de continuité dans l’action de l’Etat. Quatre ministres se sont succédé à la tête du département en moins de six ans avec un point commun : les actions lancées par le prédécesseur ont été automatiquement mises en veilleuse.

Certains opérateurs assument une grande part de responsabilité
Vient en second lieu l’implication des opérateurs qui assument une grande part de responsabilité. La dégringolade du secteur est imputée aussi à la culture de l’économie de rente. Certes, les mentalités changent, mais l’évolution est lente. C’est de situations exemplaires qu’a besoin le secteur. Le comportement des autorités de contrôle à l’issue des incidents intervenus à l’occasion de la dernière campagne du poulpe se passent de tout commentaire. L’événement date de la nuit du 21 janvier. Un bateau appartenant à un notable marocain a mouillé, avec un autre navire, près des côtes mauritaniennes. Ils ont procédé au transbordement de caisses de poulpe pour près d’une tonne. Une plainte a été déposée par les marins à leur retour au port d’Agadir auprès de la délégation des pêches maritimes et de la police judiciaire du port. Une enquête a été ouverte, dont les conclusions ont confirmé les dires des marins. Le jour de l’audience, le capitaine – chinois – n’a pas répondu à l’appel car il avait déjà quitté le Maroc, profitant de la liberté provisoire qui lui avait été accordée !
Autre dépassement enregistré durant la même campagne, un bateau appartenant à la même personne a été arraisonné par la Marine royale avec, à son bord, plusieurs dizaines de tonnes de poulpe. «Encore une fois, ils se sont acquitté d’une amende de 50 000 DH et ont gardé leurs prises alors que les instructions du ministre précisent qu’il faut débarquer les capitaines et saisir la cargaison, conformément à l’article 51 du dahir de 1973», reproche Abderrahmane El Yazidi, secrétaire général du syndicat des officiers et marins de la pêche hauturière.

C’est ce qui fait dire à Rachid Benkirane, armateur de pêche hauturière, que les plans d’aménagement ne suffiront pas à sauver la pêcherie poulpière. «Il faut mettre à l’écart les brebis galeuses qui compromettent l’avenir du secteur», tonne-t-il. Les autorités de contrôle sont, encore une fois, mises à l’index. «Il faut une meilleure implication des représentants de l’Intérieur, de la Marine royale et de la Gendarmerie. Il faut appliquer la loi et surveiller ceux qui l’appliquent», ajoute-t-il. Et à Karim Senoussi, armateur, d’enfoncer le clou : «Les responsables chargés du contrôle ne font pas leur travail ou le font très mal. Si cette situation n’est pas réglée une fois pour toutes, les plans d’aménagement et les mesures prises ne serviront absolument à rien».
Une fois n’est pas coutume, le poulpe n’a pas, cette fois-ci, fait de l’ombre aux autres espèces. Le pélagique a bénéficié d’autant d’attention. La situation du stock appelé «C» est aujourd’hui préoccupante. Selon les conclusions du dernier rapport de l’INRH (Institut national de recherches halieutiques), un million de tonnes de sardine doivent impérativement être pêchées dans l’immédiat. Curieusement, l’effort de pêche autorisé par le ministère permettra à peine d’en pêcher la moitié (lire article en p. 22).
Cette pêcherie suscite des inquiétudes à plusieurs niveaux. Outre la situation du stock, sa valorisation constitue un point d’achoppement qui divise armateurs et industriels. Ces derniers réclament l’accès direct à la ressource. Les premiers souhaitent maintenir une barrière à l’entrée pour protéger leur économie. Entre-temps, plus de la moité de la sardine débarquée reste destinée à la fabrication de farine et d’huile de poisson en raison, principalement, du retard enregistré dans la mise à niveau de la flotte, faute de mécanisme adéquat. Une épine dans le pied du ministre qui reconnaît l’urgence de trouver des fonds pour la modernisation. M. Laenser ne semble pas exclure la possibilité de conclure un nouvel accord de pêche .