Maroc-USA : les coulisses des négociations agricoles

Quatre listes ont été dressées dans le cadre de l’exception
agricole.
Le Maroc reste intraitable sur les produits jugés très sensibles
dont le blé, le maïs, les viandes rouges, la volaille et le sucre.
Les Américains excluent une ouverture immédiate de leur marché
aux conserveurs marocains des fruits et légumes.

Le sixième round des négociations de l’accord de libre-échange entre le Maroc et les Etats-Unis, prévu à la mi-novembre à Washington, sera incontestablement un round agricole. Et pour cause, si pour la majorité des groupes de travail les questions en suspens ont presque toutes été résolues, il n’en est pas de même pour le volet agricole.
En fait, ce n’est qu’au cinquième round, qui s’est tenu le 13 octobre à Rabat, que les négociations agricoles ont réellement démarré. En effet, lors du deuxième round, le Maroc avait obtenu des Américains que le dossier de l’agriculture soit négocié différemment des autres secteurs, dans le cadre de «l’exception agricole». Les parties décidèrent alors d’adopter un système de listes, chaque pays devant soumettre à l’autre les produits agricoles classés en quatre listes. En liste A, figurent les produits que le pays soumet dans l’immédiat à un droit de douane zéro. Dans les listes B et C, on retrouve les produits pour lesquels le droit de douane zéro sera instauré respectivement dans cinq et dix ans. Enfin, sur la liste D, figurent les produits pour lesquels la franchise douanière sera instaurée au-delà de dix ans. La méthode ayant été arrêtée, c’est au mois de juillet, lors du 4e round, que les délégations ont échangé leurs offres initiales. Et ce n’est donc qu’au 5e round que les parties ont réellement commencé à négocier. Et, vraisemblablement, la partie ne sera pas de tout repos puisque, selon des sources bien informées, il existe encore beaucoup de divergences, essentiellement sur la liste D. Ainsi, dans son offre remise au mois de juillet, sur 2 370 produits soumis aux négociations, le Maroc en a inscrit 511 dans la classe D et presque tous sont des produits qui intéressent beaucoup les Américains. On y trouve, entre autres, le blé tendre, le blé dur, les légumineuses, certains fruits secs, le sucre ainsi que les viandes rouges et blanches.

511 produits agricoles classés «très sensibles»

Pour les négociateurs marocains, ces produits sont qualifiés de «très sensibles et vulnérables à tout démantèlement tarifaire». Par conséquent, le Maroc propose que ces produits ne fassent l’objet d’un droit de douane zéro qu’au-delà de dix ans, sans fixer de délai précis. Un des experts agricoles explique, sous couvert d’anonymat, que «pour ces produits, les autorités marocaines devront mettre en place des réformes dans l’immédiat, en évaluer à mi-chemin les résultats pour enfin décider si, à terme, les producteurs nationaux seront en mesure d’affronter les Américains ou s’ils doivent, le cas échéant se reconvertir». Lors de ce 5e round, les négociateurs agricoles américains ont tenu absolument à avoir plus de visibilité sur ces délais et le Maroc se serait engagé, en fin de compte, à venir au 6e round avec des ébauches de propositions.
Cela dit, l’offre des Américains pose elle aussi des problèmes puisqu’ils ont inscrit à leur liste D des produits sur lesquels les producteurs marocains sont très compétitifs, notamment les conserves de fruits et de légumes et le jus d’orange. Mais à la différence de ces agriculteurs californiens, les Marocains, eux, ne bénéficient pas du même niveau de subventions, ce qui a poussé la délégation conduite par Aït Kadi à demander des aides financières pour compenser les pertes.

Du côté américain, la réponse a été claire : c’est niet.

Les Marocains ont tenté également de jouer sur un autre registre, cette fois-ci non tarifaire, en demandant aux Américains de désigner un organisme marocain comme certificateur d’origine. C’est le cas de l’Europe par exemple, qui accepte sur son territoire tous les produits agricoles marocains estampillés par l’Etablissement autonome de contrôle et de coordination des exportations (EACCE). Les négociateurs américains ont, là aussi, opposé un non catégorique. La célèbre et très crainte Food and Drugs Administration (FDA) sera incontournable.

La FDA américaine sera incontournable

Cela dit, et malgré toutes ces divergences, les portes ne sont pas pour autant fermées. Les négociateurs se sont donné rendez-vous à la mi-novembre, pour un sixième round. Les deux parties devraient se mettre d’accord sur les produits en suspens, de manière à ménager toutes les susceptibilités. Mais, du côté marocain, comme l’explique un des membres de la délégation, «il est clair que, quoi qu’on fasse, l’agriculture marocaine ne pourra jamais faire face, même à moyen et long terme, à la déferlante américaine». L’exemple de l’aviculture est, à ce titre, édifiant. Si les viandes blanches sont exonérées dans l’immédiat des droits de douane, les aviculteurs américains sont en mesure, dès demain, d’inonder le marché marocain de poulet à moins de 4 DH le kilogramme et c’est tout le secteur avicole national qui sera purement et simplement rayé de la carte. Même dans 10 ou 15 ans, il n’est pas sûr que les éleveurs marocains puissent atteindre ce niveau de prix. Traduisez : on y laissera, tôt ou tard, des plumes