Marché monétaire : un déficit en liquidités de 12 milliards de DH !

Les banques ont réalisé des placements massifs à  l’étranger suite à  la circulaire
de l’Office des changes.
Le CIH et le Crédit agricole, désormais soumis à  la règle de la réserve monétaire,
ont ponctionné 6,2 milliards de DH sur le marché.
Pour ne pas augmenter les taux, Bank Al Maghrib a dû baisser le taux de la
réserve monétaire de 16,5 à  15%.
Selon BAM, la situation risque de durer.

La surliquidité du marché bancaire : un constat qui a caractérisé le paysage monétaire depuis la fin des années 90. Puis vint le 25 décembre 2007. Ce jour-là , lors de son 215e conseil, Bank Al-Maghrib annonce une situation de resserrement de la liquidité, dont les prémices remontent en fait à  février 2007. Pour contenir la pression à  la hausse des taux d’intérêt sur le marché interbancaire et, in fine, sur les taux débiteurs, Bank Al Maghrib est d’abord intervenue au moyen des avances à  7 jours, notamment, puis a fini par revoir le taux de la réserve obligatoire. Par une décision réglementaire du 28 décembre 2007, trois jours après la tenue de son conseil, l’institut d’émission a en effet ramené le minimum requis au titre de la réserve monétaire de 16,5 à  15% «de la moyenne des exigibilités des banques en dirhams», c’est-à -dire, grosso modo, des dépôts à  vue.

Il faut dire que Bank Al Maghrid (BAM), dans ses rapports sur la politique monétaire de juin et septembre derniers, signalait déjà  ce phénomène d’insuffisance de liquidités, tout en espérant sans doute que la situation était provisoire parce que liée à  la conjoncture du moment. Mais, au troisième trimestre, le repli était toujours là  et le loyer de l’argent sur le marché interbancaire fluctuait largement au-dessus du taux directeur de Bank Al Maghrib (BAM), maintenu à  3,25%. Au 30 décembre 2007, le taux moyen pondéré sur le marché interbancaire était en effet de 3,48%.

Des facteurs pourtant favorables à  plus de liquidités
Maintenant que BAM a été amenée à  réduire le taux de la réserve monétaire, alors que celle-ci ne faisait qu’augmenter depuis une dizaine d’années, peut-on dire que nous sommes en présence d’un phénomène structurel? Les experts de BAM ne vont pas jusque-là . Pour l’un d’entre eux, le resserrement de la liquidité n’est pas devenu un phénomène structurel, «néanmoins, on peut parler de situation durable». Le fait est que le manque de liquidités tel que mesuré par BAM s’établissait ainsi à  près de 12 milliards de DH au début du mois de décembre.

Pourtant, comme le soulignent des économistes (voir entretien avec Abderrahmane Ouali), rien de significatif n’a changé entre la période de surliquidité et celle, en 2007, d’insuffisance de liquidités. BAM admet même, dans son rapport sur la politique monétaire de septembre dernier, l’existence de facteurs favorables à  l’expansion de la liquidité. La situation confortable du Trésor (en raison de l’évolution très positive des recettes fiscales), qui limite ses interventions sur le marché monétaire par rapport au passé, compte parmi ces facteurs favorables à  l’expansion de la liquidité – et il y en a d’autres.

Que s’est-il donc produit ? En premier lieu, explique un banquier, il y a la hausse importante des réserves obligatoires, en particulier avec l’imposition de cette règle au Crédit agricole du Maroc (CAM) et au Crédit immobilier et hôtelier (CIH), depuis l’été dernier. Ce que BAM confirme dans son rapport de septembre en notant que «le minimum requis au titre de la réserve monétaire a enregistré une augmentation de 7,3 milliards de dirhams le 21 août 2007, dont 6,2 milliards attribuables à  la soumission du CIH et du CAM à  cette règle (…)». Cette explication est toutefois nuancée par certains qui considèrent que si les réserves obligatoires ont en effet augmenté, elles sont néanmoins atténuées par le recours moins soutenu du Trésor sur le marché. A cette précision près qu’avant de soumettre le CIH et CAM à  la règle de la réserve obligatoire, il y avait 6,2 milliards de dirhams de plus sur le marché. Le problème est que la ponction de ces 6,2 milliards est intervenue pendant l’été, période propice aux retraits comme on le verra plus loin.

Le deuxième élément à  l’origine du resserrement des liquidités tiendrait au fait que les banques, suite à  la circulaire n° 1 721 de l’Office des changes d’août 2007 portant sur les opérations de placement en devises à  l’étranger, ont procédé à  des «placements massifs en devises», surtout que dans les zones o๠les banques sont autorisées à  effectuer ces placements (l’Union européenne, notamment), les taux d’intérêt étaient jugés plus rémunérateurs. Du coup, le marché a été asséché (voir sur ce point La Vie éco du 7 décembre). A cela, il faut peut-être ajouter une hausse de la circulation de la monnaie fiduciaire de 8,3 milliards de DH pendant la période estivale.

Au-delà  de ces «explications» par trop technicistes, voire ésotériques, une interrogation demeure posée : quel lien entre l’économie réelle et l’économie monétaire ? De manière encore plus directe, le professeur Abderrahmane Ouali s’interroge, lui, sur le rôle de la spéculation immobilière au plan de la circulation de la monnaie. «Penez l’exemple d’un bien immobilier qui coûte, disons, 10 000 le m2 ! Ce prix peut atteindre 60 000, 70 000 voire 80 000 DH. Ainsi, pour la même richesse réelle, le même bien, la contrepartie monétaire aura été multipliée par 6 à  8 fois. Comment est créée cette monnaie et quelle proportion est effectivement recyclée dans l’économie ?». Toute la question est là  !