Marchands ambulants : Qualifiés de «mal nécessaire», ils écoulent 30% de la production des fruits

• En dépit de leurs aspects négatifs, ils constituent des points de vente directe avec une certaine popularité commerciale
• Leur revenu est estimé entre 80 et 120 DH/ jour avec une mise initiale d’environ 1 000 DH.
• La FéDAM suggère la mise en place de points de vente dédiés aux fruits qui seront approvisionnés par les agrégateurs avec un prix fixe de vente.

Les marchands ambulants investissent les artères de toutes les villes du pays. Ils apparaissent, disparaissent, réapparaissent, se multiplient, se déplacent entre avenues et ruelles, et même à la sortie des villes, en charrette, en triporteurs ou pick-up…
A priori, l’on pourrait penser que leur présence ne présente que des aspects négatifs : occupation illégale du domaine public, blocage de passage des voitures et même des piétons, pollution, bruit, concurrence illégale avec le secteur organisé… Mais, en dépit de cela, ils jouent un rôle important dans l’écoulement de la production. Il faut savoir que «le volume de la production nationale en fruits frais (oranges, pommes, pêches, prunes, abricots, cerises, kaki…) est de l’ordre de 1 648000 tonnes. Plus que les deux tiers de cette production, soit 80%, sont consommés en tant que fruits, directement récoltés des vergers ou après une durée de conservation de quelques mois dans les unités frigorifiques», explique Tayab Snoussi, président de la FéDAM (Fédération interprofessionnelle de la filière de l’arboriculture fruitière). Toutefois, l’écoulement de cette production fruitière est confronté à la multiplicité des intermédiaires dans la chaîne d’approvisionnement. Ce qui engendre une augmentation des prix à la consommation pouvant passer du simple au triple.

Cette hausse, qui ne profite ni aux agriculteurs ni aux consommateurs, a favorisé le développement du commerce ambulant des fruits au niveau national.
«Il s’agit d’un “mal nécessaire“ qui est venu pour pallier cette problématique de prix élevés. Les marchands ambulants participent donc à l’écoulement d’environ 30% de la production nationale en fruits frais», ajoute M. Snoussi. Ils constituent des points de vente directe aux consommateurs avec une certaine popularité commerciale. Cette activité permet aux consommateurs issus de la classe vulnérable mais aussi moyenne, de s’approvisionner en fruits frais et à des prix raisonnables et compétitifs avec un avantage de proximité et la possibilité de négocier les prix. Même si leur existence ne profite pas aux marchés organisés, ces vendeurs représentent, réellement, la grande distribution de la production, et non les grandes surfaces qui, elles, n’écoulent qu’une infime partie de la production des marchandises.

Leur nombre dépend des saisons et va de pair avec la disponibilité des fruits. «On estime leur nombre à plus de 100000 vendeurs ambulants au niveau national. Ils sont spécialisés dans la vente des fruits avec une répartition inégale entre les villes, avec, comme ordre de grandeur, 8 000 à 10 000 à Casablanca, 4 000 à Rabat, 3 000 à Marrakech…». Sur la base des quantités de fruits étalés et le prix moyen de vente, le chiffre d’affaires moyen quotidien d’un marchand ambulant de fruits peut aller de 1 000 à
1 500 DH, selon la FéDAM. Le revenu moyen qui peut être tiré de cette activité se situe entre 80 DH et 120 DH par jour. Pour compléter, une récente étude réalisée par le CESE ayant pour thème l’intégration économique et sociale des marchands ambulants estime que pour démarrer le négoce de légumes et de fruits, le marchand ambulant a besoin d’un capital de 800 DH, contre un montant variant entre 2 000 et 10 000 DH pour s’engager dans le négoce d’autres marchandises. A côté, l’étude dévoile que plus de 80% d’entre eux exercent depuis 5 ans ou plus, et près de 60% exercent l’activité depuis au moins 10 ans.

Elle montre aussi que 80% des commerçants ambulants n’ont exercé aucune profession auparavant ou étaient au chômage. «Ceci confirme que le commerce ambulant constitue une alternative à la sécurisation d’un gagne-pain pour un grand nombre de chômeurs ou de personnes vivant dans des conditions sociales précaires», explique le CESE. Du reste, la problématique des marchands ambulants reste préoccupante tant par les professionnels que par les autorités publiques. Dans ce cadre, il faut reconnaître l’effort qui a été entrepris par les pouvoirs publics à travers l’INDH, dans la réhabilitation et le regroupement des marchands ambulants. «Plusieurs exemples peuvent être cités, mais cela reste insuffisant. L’espoir est fondé, actuellement, sur les marchés de gros «nouvelle génération» qui sont prévus dans la nouvelle stratégie agricole Génération Green et qui seront dotés d’infrastructures modernes permettant une conservation et un écoulement aisé, non pas des fruits uniquement, mais de tous les produits agricoles frais», indique le président de la FéDAM.

Par ailleurs, avec l’entrée en vigueur de la loi 37-21 sur la commercialisation directe des fruits et légumes, la fédération avait suggéré l’idée de rapprocher les producteurs des consommateurs et ce, dans un cadre organisé permettant l’insertion de ces marchands ambulants dans le tissu économique. Ce cadre pourrait être réalisé à travers la mise en place de points de vente dédiés aux fruits (comme des kiosques) implantés dans des endroits appropriés et dont le choix s’effectue en concertation avec les communes et les autres intervenants. Lesdits points seront approvisionnés par les agrégateurs avec un prix fixe de vente comprenant une marge fixe pour le gestionnaire du kiosque également. «Ce mode d’organisation devra permettre la commercialisation des fruits avec un cahier des charges assurant leur qualité sanitaire. Nous estimons que cette organisation devra booster significativement la commercialisation des fruits à des prix raisonnables pour le consommateur et contribuer ainsi à la réglementation du métier», conclut M. Snoussi

CESE : Des propositions pour intégrer les marchands dans le tissu économique et social

L’intégration économique et sociale des marchands ambulants nécessite, selon le CESE, la mise en place d’une stratégie nationale. Le conseil propose ainsi d’établir un système ouvert de formation professionnelle pour habiliter une part importante des marchands ambulants à exercer des activités alternatives ; élaborer des programmes de formation flexibles en matière d’alphabétisation, du digital, de santé et de sécurité, de service client, de marketing et de gestion. Le conseil recommande également que les marchands ambulants puissent bénéficier d’un soutien financier de la part de l’État afin de s’engager dans des programmes de formation.

Il s’agit aussi d’organiser et réglementer les professions et métiers dans les secteurs commercial, industriel, des services et agricole, et généraliser les programmes de qualification et de reconnaissance des acquis de l’expertise professionnelle ; saisir l’opportunité que représente le projet de généralisation de la protection sociale pour généraliser l’affiliation des marchands ambulants au régime d’auto-entrepreneur et simplifier la législation nationale en matière d’autorisation pour l’occupation temporaire du domaine public. A côté de cela, le conseil suggère aussi d’accélérer la mise en œuvre de la stratégie nationale d’inclusion financière, notamment dans son volet lié à la mise en place du paiement mobile, ainsi que les conditions d’accélération de l’inclusion financière bancaire et la création du cadre et outils d’aide au financement des TPE et des particuliers.

Enfin, il serait tout aussi intéressant d’instaurer la possibilité, pour les personnes en situation de précarité condamnées pour certains délits, de suivre un programme de formation professionnelle comme alternative aux peines privatives de liberté et de promouvoir l’investissement privé pour qu’il participe au projet d’intégration des marchands ambulants dans le cadre d’un partenariat public-privé.