Malgré la réforme, le dirham restera adossé à l’euro et au dollar

La première phase de flexibilisation du régime de change, qui démarre l’été prochain, verra le maintien, en l’assouplissant, du système actuel de fixité. Le panier de devises de référence sera réaménagé aussi souvent que nécessaire.

Le Maroc entamera, à partir du second semestre de l’année en cours, le processus de flexibilisation de son régime de change, et pour le commun des mortels, cela équivaudra à laisser fluctuer le dirham au gré des forces du marché. Face à cette perspective, des interrogations, voire des inquiétudes s’expriment ici et là, y compris parfois par des opérateurs économiques, en particulier ceux dont l’activité, à l’import et/ou à l’export, dépend des marchés extérieurs. Ces inquiétudes s’appellent, par exemple, incertitude sur les marges pour les opérateurs et, éventuellement, perte de pouvoir d’achat pour les consommateurs.

En réalité, le nouveau système que Bank Al-Maghrib (BAM) s’apprête à lancer à partir de la seconde moitié de 2017, ce n’est pas, tout à coup, un régime de change flexible au sens commun du terme. Ce dont il s’agit, et le gouverneur de la Banque centrale, Abdellatif Jouahri, l’a martelé lors de la dernière réunion de son conseil tenue le 20 décembre 2016, c’est tout simplement un aménagement du régime actuel de fixité. Bien entendu, M. Jouahri ne l’a pas dit en ces termes, mais l’idée est là : la migration vers un régime de change flexible se fera de façon graduelle. Plus précisément, cette réforme, selon le gouverneur de la Banque centrale, sera conduite en trois étapes, et le passage de l’une à l’autre ne sera décidé qu’après évaluation de l’étape précédente.

Au cours de la première étape, qui s’ouvrira l’été prochain donc, le régime actuel de fixité sera à peu près maintenu, puisque le dirham continuera d’être rattaché au panier de devises (l’euro et le dollar avec des pondérations respectives de 60% et 40%) qui détermine la parité actuelle de la monnaie nationale. Pas de changement alors ? Si, mais celui-ci aura tout juste la forme d’un élargissement de la bande de fluctuation du dirham. Autrement dit, le système actuel tolère déjà une certaine marge de fluctuation et celle-ci, à l’occasion de cette première phase de la réforme, sera augmentée mais nul ne sait encore dans quelles proportions.

Impact peu significatif sur les prix à court terme

Toutefois, sachant que Bank Al-Maghrib a intégré, dans ses prévisions d’inflation établies sur huit trimestres, la migration vers le régime de flexibilité, on peut penser, avec toutes les précautions d’usage, que l’élargissement de la bande de fluctuation ne sera pas important dans un premier temps. Car l’inflation prévue pour 2017 et 2018 se situerait respectivement à 1% et 1,5%. L’inflation sous-jacente, elle, s’établirait à 1,5% et 1,7% respectivement. Par conséquent, sur le court terme tout au moins, l’impact de la réforme du régime de change sur les prix ne devrait pas être significatif.

Maintenant la question que l’on peut se poser est de savoir combien va durer cette première phase de la réforme. Le premier responsable de la Banque centrale ne le précise pas, et peut-être ne le connaît-il pas lui-même. Des expériences en la matière ont montré que des pays ont dû mettre 10 ans, voire 15 ans pour achever le processus de libéralisation de leur régime de change, comme M. Jouahri le rappelait lui-même lors d’une de ses précédentes sorties médiatiques. Ce que l’on peut déduire de ses propos, en tout cas, c’est que cette première étape de la réforme durera autant que nécessaire, c’est-à-dire jusqu’au jour où l’évaluation qui en sera faite sera jugée concluante. Et cette déduction s’appuie sur le fait que la Banque centrale et le ministère des finances vont, désormais, régulièrement revoir la structure du panier de devises auquel est rattaché le dirham, afin de l’adapter à la structure des échanges extérieurs. Ce qui est déjà une indication que la parité du dirham continuera probablement pour longtemps encore d’être influencée par les monnaies de référence que sont l’euro et le dollar.

Jusqu’ici, rappelons-le, le réaménagement du panier de devises intervient au mieux tous les dix ans ; avec cette réforme du régime de change, ce sera au plus tard tous les trois ans. D’autant que, désormais, il faudra plus que par le passé avoir un œil très vigilant sur le niveau des réserves de change. Car, parmi les prérequis de cette réforme, outre la soutenabilité budgétaire à moyen terme, la solidité du système bancaire, il y a aussi le niveau des réserves de change qui, selon le qualificatif de M. Jouahri, se devait d’être «valable».

En somme, les conditions pour le passage à un régime de change flexible, première phase, sont maintenant réunies selon le gouverneur de BAM, et d’ailleurs, ajoute-t-il, si ça ne tenait qu’au FMI, cette migration devrait intervenir dès le début de 2017. Et si M. Jouahri a décidé de patienter encore six mois, c’est, dit-il, pour «informer, former et sensibiliser» les différents segments de la clientèle : l’administration, les banques, les entreprises, les opérateurs économiques, etc. Un comité de coordination, composé de représentants de BAM et du ministère de l’économie et des finances, a d’ailleurs été mis en place pour mener ce travail. Pour l’essentiel, il s’agit d’expliquer aux opérateurs les risques qu’ils doivent envisager et comment s’y préparer. Une cartographie des risques inhérents à cette réforme sera établie, et BAM y travaille de concert avec le FMI. Une fois cette cartographie des risques réalisée, les opérateurs économiques, notamment les banques, mais aussi les entreprises et établissements publics engagés sur des emprunts extérieurs comme la RAM, Autoroutes du Maroc, l’ONEE…, seront invités à respecter des règles prudentielles confectionnées à partir précisément des risques répertoriés.

L’assouplissement de la réglementation des changes sera poursuivi

En accompagnement de cette réforme du régime de change (qui sera partielle et contrôlée dans un premier temps, faut-il encore le préciser), la réglementation des changes qui, elle, est du ressort de l’Office des changes, sera bien évidemment réaménagée. En gros, les réaménagements attendus en matière de réglementation des changes vont consister à poursuivre, en les approfondissant, les mesures d’allègement du contrôle des changes, entamées depuis plus de vingt ans, mais surtout depuis 2007. Il faut dire qu’aujourd’hui l’essentiel des opérations courantes est libéralisé. Les opérations en capital, elles, sont totalement libres pour les non-résidents, mais restent assez encadrées pour les nationaux pour d’évidentes raisons liées à  la situation de la balance des paiements. Avec la réforme du régime de change, et compte tenu de l’amélioration des comptes extérieurs en particulier, de nouveaux assouplissements pour les opérations en capital pourraient être décidés, après ceux accordés en 2002, 2007 et 2010.

Reste cette question : la migration vers un régime de change flexible s’impose-t-elle vraiment au Maroc ? Vu le degré d’ouverture de l’économie marocaine, une certaine dose de flexibilité de son régime de change s’impose afin de faire face aux chocs externes, selon les arguments du FMI et de tous les partisans de la flexibilité. Et en effet, en régime de fixité, pour schématiser, ce sont les réserves en devises qui encaissent les chocs externes, comme c’était le cas au moment où le pétrole, par exemple, atteignait les 125 dollars le baril. Avec la flexibilité, ce sera au taux de change d’absorber en quelque sorte ces chocs exogènes. C’est une sorte d’ajustement automatique de l’économie nationale aux variations de la conjoncture extérieure. Mais alors, comment empêcher la transmission des fluctuations du taux de change aux prix domestiques dans le sens de leur renchérissement ? C’est normalement le rôle de la Banque centrale. Celle-ci est appelée à mettre en place un outil d’accompagnement de la réforme, à savoir le ciblage de l’inflation. Le FMI le recommande, BAM le sait très bien, mais pour l’heure aucune indication précise sur le sujet n’est donnée (ça le sera peut-être au moment du lancement de la réforme). Reste à savoir si cette politique de ciblage de l’inflation ne conduira pas BAM à agir plus souvent que d’habitude sur le taux directeur afin que, précisément, les prix ne s’éloignent pas trop de la cible choisie. Bref, il y a encore à faire sur le front de l’information non seulement des opérateurs économiques, mais de l’ensemble des citoyens. Et ceci, même en sachant que, dans sa phase initiale, et pour le répéter une fois de plus, le régime de change marocain restera, de facto, un régime fixe…