Les taux d’emploi et d’activité en baisse continue

Le taux de chômage s’est légèrement amélioré au terme de l’année 2019. 165 000 emplois nets ont été créés durant cet exercice, alors que la croissance économique a enregistré son deuxième plus bas niveau depuis 2000. Une bonne partie de la population en âge de travailler est absente du marché du travail.

Le taux de chômage en 2019 a baissé de 0,3 point pour s’établir à 9,2%, selon l’enquête du Haut commissariat au plan (HCP) sur le marché du travail. C’est évidemment une bonne nouvelle, car cette légère régression du taux de chômage ne résulte pas d’une baisse ou d’une stagnation de la population active, comme cela arrive parfois, mais d’une hausse du volume global de l’emploi consécutivement à la création de 165 000 postes nets, au lieu de 111 000 en 2018.
Il ne faut pas s’y méprendre pour autant : cette petite amélioration du taux de chômage a un caractère plutôt conjoncturel, puisque, dans le meilleur des cas, l’on est revenu à la situation de 2013, laquelle situation était déjà moins bonne que celle des années 2009-2012 (avec une moyenne annuelle de 9%). En d’autres termes, le chômage, après avoir reculé de façon significative entre 2000 et 2006, en passant respectivement de 13,4% à 9,7%, résiste, depuis, à la baisse, enregistrant une moyenne annuelle de 9,5%, quel qu’ait pu être le niveau de croissance économique réalisé.

Les taux d'activité et d'emploi sont en baisse depuis une vingtaine d'années
Les taux d’activité et d’emploi sont en baisse depuis une vingtaine d’années

Mais on aurait tort de se focaliser sur ce seul indicateur qu’est le taux de chômage pour se faire une idée sur le marché du travail et, surtout, sur l’économie de façon générale. Pour une raison simple qu’un économiste français, André Zylberberg, a parfaitement bien résumée : «Il y a toujours des ambiguïtés sur ce que veut dire “chercher un travail”»; la recherche active d’un emploi étant une des conditions retenues par le BIT pour qualifier une personne sans travail de chômeur. «En revanche, ajoute-t-il, avoir un emploi, même à temps partiel, est nettement moins ambiguë». Ce qui amène A. Zylberberg à considérer le taux d’emploi comme l’indicateur «le plus pertinent» dans ce domaine.

Au Maroc, bien que le HCP publie régulièrement cet indicateur, peu d’intérêt lui est accordé, y compris par les médias spécialisés. Pourtant, le taux d’emploi, mieux que le taux de chômage, est l’indicateur qui donne une idée sur la capacité des structures productives à utiliser les ressources humaines du pays. Et il va de soi qu’à mesure que le taux d’emploi augmente, le PIB par habitant suit le même mouvement.

Faible participation au marché du travail et taux de chômage, cherchez le lien !

Quelle est, sur ce plan, la situation au Maroc ? Entre 2001 et 2006, le taux d’emploi (rapport entre la population active occupée et la population en âge de travailler) a augmenté chaque année. Il s’établit à 46,3% en 2006. Depuis cette date, c’est la dégringolade ! Pas une année où le taux d’emploi n’enregistre une baisse (voir graphe). Mieux, ou pis, ce taux d’emploi, déjà faible, cache des disparités suivant les différentes catégories de la population. Ainsi, en zone urbaine, le taux d’emploi en 2019 est de 36% au lieu de 37% en 2001. En zone rurale, il se situe à 50% contre 60%, respectivement. Le taux d’emploi des femmes, sans surprise, est beaucoup plus faible que celui des hommes : respectivement 18,6% et 65,5% en 2019. En 2001, le taux d’emploi des femmes était de 24% et celui des hommes de 68,2%. On voit bien que la baisse ne concerne pas que les femmes, quoi que celles-ci ont déjà, à la base, un niveau de participation au marché du travail extraordinairement faible.

C’est sans doute partant de ce constat que la Banque mondiale, en collaboration avec le HCP, a pu écrire, dans une note sur le marché du travail au Maroc de novembre 2017, que la croissance du PIB par tête d’habitant (de l’ordre de 3,2% par an en moyenne entre 2000 et 2015) «a principalement été la conséquence d’une amélioration de la productivité, plus que de la hausse du taux d’emploi». Et, ce qui n’arrange pas vraiment les choses, cette augmentation de la productivité, constatée surtout dans l’agriculture et l’industrie, résulte principalement, selon cette étude, d’une réduction des emplois dans ces secteurs-là.
Entre 2000 et 2019, en effet, l’économie marocaine a créé 2 130 000 emplois supplémentaires, soit une moyenne de 112 100 postes par an. Or, la population en âge de travailler a augmenté en moyenne de 383 000 personnes par an entre 2000 et 2014; et cette tendance, selon le HCP, devrait se poursuivre en s’accélérant jusqu’en 2030 avec une moyenne annuelle 430000 personnes. A l’évidence, cette population en âge de travailler n’entre pas en totalité dans le marché du travail, puisqu’une partie est en éducation, en formation ou en stage. Mais une partie seulement ! Et le reste ? Eh bien, le reste est perdu dans la nature. Les statisticiens désignent cette catégorie sous l’acronyme de NEET (Not in Education, Employment or Training – catégorie de personnes qui ne sont ni en éducation, ni en emploi, ni en stage). Le HCP a évalué cette population à environ 1,8 million de personnes, soit près de 30% de la classe d’âge 15-24 ans. Ce taux était de 35,7% en 1999. C’est grâce au progrès de la scolarisation qu’il a reculé, tout en demeurant, cependant, à un niveau encore élevé, en particulier chez les femmes (45% des 15-24 ans). Le phénomène, nous dit le HCP, frappe surtout la tranche d’âge 18-24 ans (34,4%), et à l’intérieur de cette catégorie les filles (54,2%) davantage que les garçons (14,5%).

Dans ces conditions, il tombe presque sous le sens que le taux de participation baisse, pour se situer à un niveau qui n’est même pas conforme à la catégorie où se classe le Maroc, soit la catégorie des pays à revenu intermédiaire tranche inférieure (voir encadré).

Cela étant, le fait qu’une bonne partie de la population en âge de travailler, pour des raisons diverses, ne se retrouve pas sur le marché du travail, du moins n’apparaît pas dans les statistiques officielles, peut être vu comme…une aubaine puisque, ce faisant, la pression sur les structures productives s’en trouve quelque peu allégée ; et, au bout, le taux de chômage stagne quasiment depuis plus dizaine d’années autour de 9,5% en moyenne, alors que sur la même période la croissance économique s’est considérablement essoufflée.

Le taux d’activité, qui exprime la part de la population active (occupée et au chômage) dans la population en âge de travailler, a baissé de 54,5% en 1999 à 45,8% en 2019. Et contrairement à ce que l’on avance généralement à propos de cet indicateur, cette baisse ne provient pas que de la faible participation des femmes au marché du travail. Le taux d’activité des femmes est certes extraordinairement faible et en constante baisse (21,5% en 2019 au lieu de 30,4% en 1999), mais celui des hommes aussi, bien que nettement plus élevé, s’est détérioré sur la même période, en passant de 79,3% en 1999 à 71% en 2019. Mais, paradoxalement, ce sont surtout les femmes urbaines qui sont de moins en moins actives: 18% en 2019 contre 27,3% en 2001. Mais le paradoxe n’est qu’apparent, sachant que dans le monde rural, les femmes ont toujours été actives, y compris et surtout en effectuant des travaux non rémunérés en forme d’aides familiales.
Cela dit, la baisse du taux d’activité, en général, celui des femmes en particulier, procède aussi, dans une certaine mesure, des progrès de la scolarisation. L’augmentation du taux de scolarisation des jeunes de 15-24 ans (de 27% en 2000 à près de 50% aujourd’hui) a eu en effet comme résultat une baisse du taux d’activité de cette catégorie d’actifs, passée d’environ 46% au début de la décennie 2000 à quelque 30% aujourd’hui.

 

D’après les chiffres publiés par le HCP pour l’année 2019, la structure de l’emploi par secteur d’activité économique connaît des changements. Ainsi, la part de l’agriculture, forêt et pêche dans l’emploi total a encore reculé pour se situer à 32,5% au lieu de 34,4% en 2018 et 38% en 2016. C’est une évolution intéressante, quoique lente, puisque dans la plupart des pays émergents, le poids de l’agriculture, en termes de valeur ajoutée et d’emploi, a considérablement baissé.

L’industrie (y compris l’artisanat) a, elle, amélioré sa part dans l’emploi total, passant de 9,8% en 2016 à 12% en 2019. Les services, le plus gros employeur depuis quelques années déjà, a encore augmenté sa part à 44,9% contre 41% en 2016.