Les provisions des banques marocaines explosent : +37.5% !

Cinq des huit banques commerciales de la place ont vu leur niveau de provisionnement s’envoler. Le risque de crédit consomme 10% du PNB des banques, du jamais vu depuis une décennie. Le résultat aurait été pire si les banques n’avaient pas converti des créances en actifs immobiliers et industriels.

Alors qu’ils viennent de livrer aux marchés leurs performances au titre du premier semestre 2011, les banques marocaines confirment cette assertion bien connue des économistes : les états d’un système bancaire regorgent d’indicateurs, certes retardés, de l’activité économique, mais souvent très parleurs. Et cette fois, l’indicateur le plus saillant qui ressort à la lecture des comptes semestriels d’un panel regroupant les huit banques commerciales de la place est celui de la montée des risques. Il faut dire que les signes annonciateurs de cette situation remontent à 2010, notamment l’allongement des délais de paiement entre entreprises qui auraient dépassé, en moyenne, 150 jours selon les opérateurs d’affacturage, la recrudescence des crédits de consolidation et l’allongement des délais de commercialisation des logements neufs, tous segments confondus.
Aussi, le coût du risque, inhérent principalement au provisionnement des créances en souffrance, ou autrement dit le risque de crédit, a-t-il connu une envolée de 37,5% pour atteindre 2,3 milliards de DH. Du jamais vu depuis au moins une décennie. Cette flambée a même fait bondir le poids du risque (coût du risque rapporté au produit net bancaire) à plus de 10%, grevant ainsi la création de valeur opérationnelle réalisée par les établissements de l’échantillon et mesurée par le PNB. Certains ont même subi cette dégradation de façon beaucoup plus prononcée que d’autres, comme le Crédit du Maroc dont le poids du risque a bondi à 24,3% contre 17,5% un an auparavant, ou encore BMCE Bank dont le coût du risque s’est accrû de 61% à 506,3 MDH. Certes, le vaisseau amiral du groupe Benjelloun, de loin le plus africain des banques marocaines avec une présence dans 15 pays du Continent noir, a dû assainir les bilans de certaines filiales de Bank Of Africa (sa tête de pont africaine), notamment à Djibouti et au Ghana, mais plus que la moitié de «l’opération vérité» sur les créances à la clientèle concerne son marché domestique dont deux dossiers problématiques, selon des sources internes, concernent tous les deux le secteur du transport (maritime et aérien).
Un autre mastodonte a également subi le contrecoup de la dégradation de la conjoncture économique. Il s’agit de la BCP dont le poids du risque frôle la barre de 10% du PNB (contre une situation exceptionnelle en 2010 avec un coût du risque négatif). Mais il faut reconnaître que pour la banque du cheval, l’effort traduit partiellement une volonté de se prémunir par anticipation contre tout choc futur à travers un matelas de provisions non encore affectées. Le coût du risque a également augmenté pour Attijariwafa bank, de 20% pour des provisions nettes de près de 400 MDH, mais ces dernières ne consomment que 5% de son PNB.
La banque verte (Crédit Agricole du Maroc) n’est pas en reste en maintenant un poids du risque parmi les plus élevés du secteur, avec 27% du PNB et une évolution en absolu de 10% à 323 MDH.
Seuls les acteurs de taille moyenne, à savoir la Société Générale et la BMCI, réputés pour leur gestion prudente et allocation très étudiée des ressources, ou encore le CIH qui a assaini la majorité de ses dossiers en souffrance en 2010, ont tiré leur épingle du jeu en réduisant substantiellement le coût du risque, avec des baisses respectivement de 14%, à 210 MDH, de 21% à 82,7 MDH, et de 80% à 57 MDH. Mais l’accalmie, selon des spécialistes, sera vraisemblablement de courte durée en attendant les résultats définitifs de l’exercice 2011, notamment pour le CIH, assez engagé sur le secteur de la promotion immobilière qui connaît depuis l’année dernière un ralentissement palpable.

Des «dations en paiement» pour limiter la casse

Ceci étant, les observateurs les plus avisés disent que n’eurent été plusieurs opérations d’ingénierie financière et de remboursement de dettes contre biens immobiliers (appelé dans le jargon bancaire, dations en paiement), la casse sur les crédits auraient été encore plus importantes. En effet, dans un élan de préservation d’un niveau de rentabilité vis-à-vis du marché et des actionnaires, certaines banques ont été plutôt favorables à des arrangements à l’amiable dans certains gros dossiers qui auraient pu faire imploser les comptes. Ces arrangements ont donné lieu soit à des conversions de dettes en capital, en faisant appel aux fonds d’investissement administrés et gérés par les banques (pour rendre la ficelle moins visible), soit à de grosses transactions immobilières (comme dans le cas d’un industriel de la pêche). Ces opérations parfaitement légales, pour peu que les prix d’acquisition ne soient pas délibérément gonflés (ce qui arrangerait tout le monde sauf le principe de véracité des comptes), ouvrent néanmoins la brèche à des manipulations ou des abus. Malheureusement, Bank Al-Maghrib ne veille pas suffisamment au grain comme par exemple en Espagne où la Banque Centrale a sévi depuis deux ans pour freiner les ardeurs des banques qui, conséquence de la crise immobilière aidant, ont totalement déformé leurs bilans en devenant d’immenses foncières avec les reprises à tout-va des biens qu’elles ont financés un jour et dont les débiteurs se sont déclarés insolvables. Une circulaire du régulateur espagnol est ainsi venue pénaliser les opérations de dations en paiement par un provisionnement obligatoire et forfaitaire, et ce, de façon graduelle jusqu’à atteindre 30% de leurs valeurs inscrites aux bilans.
D’ici à disposer de règles prudentielles aussi sévères au Maroc, la recrudescence du risque de crédit en cette année 2011 risque d’avoir des dommages collatéraux conséquents et d’entraîner un cycle vicieux dans les rouages de l’économie marocaine. En effet, alors que toute relance économique serait tributaire de l’investissement en attendant des jours meilleurs provenant de la demande extérieure, et après que le gouvernement ait quasiment épuisé sa marge de manœuvre budgétaire (gestion du Printemps arabe oblige), les banques marocaines sont, elles, dans une posture naturelle de «fly to quality» (repositionnement sur des actifs et des contreparties de moindre risque). Ce qui n’est pas pour favoriser l’accès au crédit, notamment de la part des PME.  Celles-ci ayant mis dernièrement, à travers la CGEM, l’accès au crédit parmi leurs premiers griefs à l’égard des banques, elles savaient donc très bien de quoi il retourne.