Les pharmaciens dénoncent la concurrence des médecins et cliniques

Ils les accusent de vente illégale de médicaments et s’estiment privés de 50% de leur chiffre d’affaires
Les revenus des pharmacies s’amenuisent aussi car le secteur est saturé.

Les temps sont durs pour les pharmaciens. Une étude diligentée en début d’année par les syndicats de pharmaciens de Casablanca, Meknès et Tanger, et dont les résultats n’ont été rendus publics que depuis peu, révèle que 30% des pharmaciens sont en difficulté. Ils sont dans l’incapacité d’honorer leurs dettes auprès des grossistes et des laboratoires et ont enregistré, durant ces dernières années, une baisse soutenue de leur chiffre d’affaires. Il y a trois ans, le chiffre d’affaires moyen annuel d’une officine était de l’ordre de 1 million de dirhams par an. Il est passé, en 2004, à 800 000 dirhams pour atteindre, en 2006, 600 000 dirhams. Autre conclusion de l’étude : on assiste dans le secteur à des fermetures ou à des transferts d’officine. Selon le syndicat des pharmaciens de Casablanca, trois pharmacies ont fait l’objet d’une liquidation judiciaire. Comment les officinaux en sont-ils arrivés là ?

1 000 pharmacies ouvrent chaque année !
Le premier facteur explicatif est le nombre croissant des installations. Selon l’étude, on compte 1 000 nouvelles officines par an à travers le pays. Avec une forte concentration sur l’axe Kénitra-Casablanca où se situent 40% des pharmacies du Maroc. Dans la capitale économique, la norme internationale fixée par l’Organisation mondiale de la santé (une pharmacie pour 5 000 habitants) est dépassée puisqu’on y compte une officine pour moins de 2 000 habitants. Les pharmaciens s’inquiètent car, disent-ils, «la crise ne peut que s’aggraver sachant que chaque année 800 nouveaux lauréats arrivent sur le marché d’une part et que, d’autre part, le nouveau code de la pharmacie n’a pas retenu le principe du numerus clausus qui consiste à autoriser les installations selon la densité démographique». Aujourd’hui, c’est le principe du chaînage, déterminant les installations (300 m doivent séparer deux officines), qui est contesté par les pharmaciens. Par ailleurs, les pharmaciens demandent l’arrêt des ouvertures de pharmacies sur Casablanca durant les cinq prochaines années.

Le Code de la pharmacie interdit la vente de médicament hors pharmacie
Le «grignotage du monopole», comme l’appellent les pharmaciens, constitue la deuxième cause de la crise des pharmaciens. Aujourd’hui, selon l’étude réalisée par les syndicats, 50% du chiffre d’affaires des officines est transféré vers les médecins, les cliniques et, phénomène récent, certains laboratoires qui s’adonnent à la vente de médicaments pourtant du domaine exclusif des pharmaciens.
Ceux-ci précisent qu’ils sont victimes de «la concurrence déloyale des médecins, notamment les pédiatres, cancérologues, radiologues ainsi que des cliniques qui vendent les médicaments en toute illégalité». Y a-t-il vraiment un réseau parallèle de distribution des médicaments ? Les témoignages abondent dans ce sens mais, par esprit corporatiste, les médecins qui ont fait part à La Vie éco de telles pratiques exercées par leurs confrères tiennent à garder l’anonymat.

Pourtant, le Code de la pharmacie définit clairement le circuit de distribution des médicaments qui est composé des laboratoires, des grossistes et enfin des pharmaciens. Le dahir de février 1960 accordait certes une dérogation puisqu’il autorisait les médecins à vendre les médicaments lorsqu’il n’y avait pas de pharmaciens à une distance de 25 km. Mais cette exception ne correspond plus à la réalité sur le terrain puisque, aujourd’hui, le pays compte environ 8 000 officines.

Contactée par La Vie Eco, l’Amip (Association marocaine de l’industrie pharmaceutique) rejette cette accusation et souligne, concernant les laboratoires, que «la réglementation est claire : il ne peut y avoir de ventes aux particuliers. Maintenant, les laboratoires peuvent vendre aux cliniques et à quelques spécialistes des médicaments à usage hospitalier, mais il faut qu’il s’agisse de produits d’urgence». Une déclaration qui ne convainc pas les officinaux «pour la simple raison qu’il n’y a pas de conditionnement spécifique aux médicaments à usage hospitalier. Les médecins et les cliniques achètent les produits destinés aux particuliers et facturent le PPM aux patients. Ils encaissent une marge importante alors qu’ils achètent les produits au prix du gros», dénoncent plusieurs pharmaciens de Casablanca.

Pourquoi les pharmaciens ne font-ils pas appel à l’inspection générale du ministère de la santé ?
Du côté des cliniques, on a préféré ne pas se prononcer sur le sujet. Par contre, certains spécialistes reconnaissent la vente de médicaments par certains médecins tout en soulignant qu’il s’agit de «cas minimes qui ne peuvent porter préjudice aux pharmaciens». Même son de cloche à la direction des médicaments auprès du ministère de la santé. «Les ventes chez les médecins sont rares. Les médecins ne peuvent disposer de médicaments si ce n’est des échantillons. Et la vente de ces derniers constitue un délit».

Le syndicat des pharmaciens de Casablanca est catégorique et pointe du doigt les médecins et cliniques : la perte de 50% du chiffre d’affaires des officines est dû à leur intervention dans le circuit de commercialisation des médicaments. Question : pourquoi les pharmaciens ne font-ils pas appel à l’inspection générale du ministère de la Santé ?