Les médecins multiplient les grèves, le gouvernement temporise, le citoyen subit

Les syndicats dénoncent l’absence d’interlocuteur et font monter la pression d’un cran.
L’Etat refuse de céder à la pression et s’en tient à ses
propositions initiales.
Le syndicat indépendant des médecins décrète trois
jours de grève, du 6 au 8 décembre.

Encore une fois, les blouses blanches arrêtent de travailler pour manifester leur mécontentement et les citoyens font les frais du bras de fer engagé, depuis début 2004 déjà, entre le corps médical et le gouvernement. 42 jours de grève en 2004, une trentaine en 2005 et le compte est loin d’être clos puisque le mois de décembre s’annonce chaud dans les urgences et les hôpitaux du pays. Et pour cause, à l’appel des cinq centrales syndicales (UMT, UGTM, CDT, FDT et UNMT), les médecins de la Santé publique ont observé deux jours de grève les 29 et 30 novembre 2005. Ce mouvement sera suivi par un autre débrayage les 6,7 et 8 décembre prochains à l’initiative, cette fois-ci, du Syndicat indépendant des médecins de la Santé publique (SIMSP).

Pourtant, il y a quelques jours encore, et à en croire les parties concernées, en l’occurrence le ministère de la Santé et les syndicats, les négociations se poursuivaient et il n’y avait apparemment pas d’impasse majeure. Ce qui pousse d’aucuns à s’étonner des derniers appels à la grève et des raisons qui les motivent. Le premier élément de réponse vient des syndicats eux-mêmes. Ces arrêts de cinq jours sont pour les médecins un moyen de manifester leur mécontentement à propos de l’avancement de leur dossier qu’ils qualifient de lent. «Nous n’avons pas le choix, malheureusement, car le gouvernement n’a pas donné de suite à nos revendications et n’a pas tenu parole… Il nous faut donc attirer l’attention !», déplore-t-on dans le milieu syndical.

Que veulent les médecins ? Et quel message veulent-ils faire passer ? Les cinq centrales syndicales dénoncent en fait le mutisme des responsables qu’ils qualifient de «scandaleux». «Le premier ministre s’était engagé personnellement à se pencher sur ce dossier et pourtant cela fait une année que l’on n’a pas avancé !», dénonce un militant du FDT. En fait, et c’est peut-être la vraie raison, les médecins déplorent l’absence d’interlocuteur à la primature depuis le départ, en juin dernier, de Mohamed Ibrahimi, alors chef de cabinet de Driss Jettou, nommé wali d’Oujda. «Que faut-il alors comprendre? Le secteur de la santé n’est-il pas un secteur vital ?», s’interroge-t-on à la CDT. Concernant le ministère de tutelle, les représentants syndicaux affirment pourtant que, lors des multiples réunions tenues avec le ministre, Mohamed Cheikh Biadillah, ce dernier semblait être parfaitement réceptif à leurs revendications mais a assuré à maintes reprises qu’il avait «les mains liées car tout le financement relève du ministère des Finances». Un argumentaire que rejettent catégoriquement les médecins.

«Les syndicats snobent les 200 MDH proposés par le gouvernement»
Et pourtant, l’aspect financier est le nœud du problème. Sur les 14 points inscrits dans le cahier revendicatif des médecins et des infirmiers, huit sont directement liés aux aspects pécuniaires, notamment le salaire, les indemnités, l’avancement d’échelle et de grade. Une des principales requêtes des syndicats porte sur l’alignement des docteurs en médecine sur le statut des autres fonctionnaires détenant un doctorat national. Implicitement, cette demande est fondée sur la logique qui veut qu’à diplôme égal, l’Etat paie un salaire égal. Demande avec laquelle, d’ailleurs, le gouvernement ne semble pas d’accord. A l’image de ce haut responsable gouvernemental pour qui «les syndicats doivent comprendre que nous sommes aujourd’hui dans une autre logique. Celle qui veut qu’un même salaire soit payé à emploi égal et non pas à diplôme égal».

Des divergences entre syndicats mêmes
Ce qui n’a pas empêché l’Etat, depuis le début du dialogue avec la profession, début 2004, d’accorder plusieurs concessions d’ordre financier. Ainsi, on se rappelle qu’au tout début des tractations, il avait été proposé aux infirmiers une augmentation allant de 1 050 à 2 000 DH par mois. Après avoir accepté la proposition dans un premier temps, les syndicats s’étaient rétractés, réclamant en plus, pour ces mêmes infirmiers, la possibilité d’accéder à l’échelle 11 et au hors-échelle. Suite à ce blocage, le premier ministre était lui-même intervenu pour demander à une commission de se pencher sur le dossier. S’en suivirent alors des réunions intenses et un échange de propositions de part et d’autre, le tout sous la houlette de la primature.

Il y a quelques mois, le ministre, Mohamed Cheikh Biadillah, et les syndicats avaient renoué le dialogue. Le ministère avait proposé, entre autres, une indemnité de garde et d’astreinte de 2 000 DH par mois pour les médecins spécialistes et une augmentation de 2 750 à 4 000 DH de l’indemnité de spécialité. Cette proposition doit coûter à l’Etat une enveloppe supplémentaire de l’ordre de 200 MDH par an. Les syndicats la jugent pourtant insuffisante. Attitude que des responsables, au ministère de la Santé, disent ne pas comprendre, d’autant que pour eux «le fait que le gouvernement accède à la requête concernant les indemnités d’astreinte et de garde, vieille de plusieurs années, constitue une première».

C’est donc sur cette note de désaccord que les parties se sont quittées. Et ce qui devait arriver arriva. Les syndicats reviennent aujourd’hui à la charge en menaçant de grève. Mais, cette fois-ci, le ton est monté d’un cran. La preuve, le Syndicat indépendant des médecins de la Santé publique (SIMSP) prévoit, lui, trois jours de grève d’un seul coup début décembre et un débrayage de six jours du 19 au 25 du même mois dans les centres de diagnostic. Objectif : dénoncer le mutisme des autorités et la porte close au dialogue que pratique le ministre de la Santé. Ce syndicat revendique la révision du système de la formation continue, les indemnités de garde, de permanence et de déplacement et un traitement rapide du dossier de la promotion interne. Les revendications sont donc claires, mais il importe de savoir pourquoi ce syndicat fait cavalier seul ?
«Les discussions n’avancent pas et nous voulons défendre nos intérêts», dit-on au SIMSP. Pour les cinq grandes centrales syndicales, «la démarche de ce syndicat n’est justement pas salutaire pour les intérêts des médecins. De plus, c’est un syndicat qui n’a pas une grande représentativité…». Ces centrales rejettent donc le SIMSP et lui reprochent sa démarche solitaire.
Une commission mixte

qui serait présidée par la primature
Aujourd’hui, les cinq centrales ont opté pour une même et nouvelle approche de défense de leurs revendications. «Pour sortir de l’actuelle impasse, nous avons décidé, lors d’une réunion tenue il y a quelques semaines, d’opter pour une autre démarche de négociation», indique le SNSP (Syndicat national de la Santé publique affilié à la CDT). Sur la forme, la nouvelle approche consiste à mener les discussions dans le cadre d’une commission mixte présidée par la primature et réunissant les médecins et les ministères de la Santé et de la Fonction publique.

En ce qui concerne le fond, les syndicats ont décidé de dissocier les revendications. Ce qui revient à dire que le dossier des mutations et des œuvres sociales sera discuté avec le ministère de tutelle, les questions relatives au statut des médecins et des infirmiers avec la fonction publique et enfin tout le volet indemnitaire avec le ministère des Finances. De plus, pour débloquer la situation, les syndicats ont proposé de reporter dans le temps l’institution des primes de garde et d’astreinte qui seraient financées grâce aux recettes générées par l’AMO. Ces propositions ont été faites au gouvernement, qui n’a toujours pas répondu. Entretemps, les parties se rejettent la responsabilité. «Les grèves répétitives causent beaucoup de tort aux patients, nous en sommes conscients, mais c’est le seul moyen pour nous de faire entendre notre voix!», explique un militant de la CDT. Pour le gouvernement, ce sont les syndicats, plutôt, qui ne veulent pas faire d’effort. Et au final, et comme à l’accoutumée, c’est le citoyen qui paie le coût de ce bras de fer.

Les syndicats pour une nouvelle approche des négociations dans le cadre d’une commission mixte regroupant médecins et ministères de la Santé et de la Fonction publique.

Des salaires pas si ridicules que cela
Une des principales revendications des syndicats concerne aujourd’hui les salaires et indemnités. Il faut savoir qu’un médecin débute dans le public avec un salaire mensuel brut de 9 720 DH soit 6 835 DH après déduction de l’IGR, de la CMR et de la mutuelle. En fin de carrière, il peut espérer atteindre un salaire mensuel net de 14 630 DH. Les infirmiers, pour leur part, débutent à 3 700 DH net par mois quand ils sont diplômés de l’Etat, et 3 460 DH pour les auxiliaires. En fin de carrière, ils peuvent atteindre respectivement 9 100 et 5 930 DH. Mais dans les professions médicales, les professeurs des facultés de médecine sont les mieux payés. Leur salaire mensuel net démarre à 7 674 DH pour un débutant, dit assistant de grade A, et peut finir à 40 640 DH pour un vétéran c’est-à-dire un professeur de grade C. Il faut rappeler que, comme la plupart des professeurs sont également des praticiens, ils se retrouvent alors avec deux salaires, l’un servi par le ministère de la Santé et l’autre par l’éducation nationale. En tout, un professeur qui exerce en même temps peut toucher jusqu’à 55 200 DH par mois, quasiment comme un ministre !