Les cimentiers suspectés dentente sur les prix

Une enquête diligentée par l’Autorité de la concurrence révèle des pratiques jugées illogiques.
Le ciment est souvent vendu plus cher dans les zones de production.
Les producteurs invoquent des décisions commerciales motivées par la concurrence.

Les cimentiers sont une nouvelle fois accusés d’entente sur les prix. L’Autorité de la concurrence du ministère des affaires économiques, par délégation du Premier ministre, a ouvert il y a quelques mois une enquête sur le secteur et sollicité l’aide du ministère du commerce et de l’industrie afin de procéder à une étude technique sur la politique des prix pratiqués par les quatre cimentiers : Holcim Maroc, Lafarge Maroc, Ciments du Maroc et Asment de Temara.

Les résultats ont été finalisés il y quelques jours à peine. Pour l’Autorité de la concurrence, «il y a une entente des cimenteries sur les prix, une pratique anticoncurrentielle interdite par la loi sur la liberté des prix et de la concurrence».

Les cimentiers pointés du doigt par la FNBTP
Ayant passé au peigne fin la répartition régionale des ventes, les experts du ministère du commerce et de l’industrie en sont arrivés à une conclusion : les prix pratiqués dans certaines régions précises sont non seulement identiques mais, de plus, inférieurs à leur valeur de vente qui doit répondre à la logique économique. Il s’agit spécifiquement de la région du nord (Tanger-Tetouan) et de Marrakech Tensift, où le ciment est commercialisé à 900 et 980 DH la tonne. Un niveau de prix qui ne se justifie pas si l’on considère son lieu de production. Ainsi, Lafarge Maroc vend dans la région de Marrakech Tensift du ciment produit dans son usine de Bouskoura, à 15 km de Casablanca, à 900 DH la tonne.

La même quantité, toujours en provenance de Bouskoura, est vendue dans le Grand Casablanca à 1 050 DH. «Cette tarification est illogique car normalement le ciment livré à Marrakech devrait être vendu plus cher qu’à Casablanca, compte tenu des frais de transport», constate le rapport d’expertise.
Ce cas n’est pas isolé. Ciments du Maroc vend dans la région de Marrakech un ciment produit à Agadir à 980 DH/t. Et le même produit est écoulé au prix de 1 205 DH/t à Agadir ! Autre exemple retenu par l’enquête : Holcim Maroc, qui commercialise dans le nord le ciment produit à Fès à 900 DH la tonne et à 1090 DH à Meknès !

Comment expliquer ces pratiques ? «La régionalisation de la production et de la commercialisation des ventes de ciment tient à cœur aux cimentiers. Ils utilisent des pratiques anticoncurrentielles pour barrer la route à tout nouvel intervenant sur le marché», indique un opérateur du bâtiment. Un avis partagé par Bouchaïb Benhamida, président de la Fédération nationale du bâtiment et des travaux publics(FNBTP). «Bien sûr qu’il y a une entente sur les prix. Et c’est une pratique qui fait beaucoup plus de mal au consommateur final qu’aux entreprises du bâtiment.

Car une entreprise répercute toutes les variations de prix des intrants. Il est certain que c’est une pratique anticoncurrentielle. Sans oublier que le ciment est déjà cher au Maroc si nous le comparons à certains pays comme l’Egypte ou encore la Turquie», commente-t-il.

Les cimentiers mettent en avant le niveau élevé des coûts de production
Les cimentiers, eux, se disent surpris «par la démarche du ministère, bien conscient de l’inexistence du zoning puisque le secteur est libéralisé depuis la fin des années 80». Ils rejettent donc l’accusation portée à leur encontre. «Il n’y a pas d’entente sur les prix.

C’est une pratique interdite par la loi et de lourdes sanctions, notamment pénales, sont prévues. Nos prix sont identiques dans certaines régions car nous sommes, en raison de la vive concurrence sur le marché, obligés de nous aligner sur les prix pratiqués par les autres cimentiers déjà présents», explique un cimentier. Ce qui revient à dire que ce que l’on considère comme une entente n’est autre qu’une conséquence de la concurrence qui, selon les opérateurs du secteur, est très vive dans le nord, où la demande a augmenté de 35 % à fin mai contre 20% en moyenne pour le marché.

Par ailleurs, pour justifier la différence des prix, les cimentiers tiennent à expliquer que «le prix varie en fonction de la qualité du produit et du site de production». Il est précisé que, parfois, le ciment produit sur un site peut être vendu dans la même région à un prix élevé en raison de son coût de revient.

Bref, les cimentiers ne sont jamais en panne d’arguments, mais sur le plan de la pratique économique le fait que l’on sacrifie la marge commerciale – et le profit ? – pour s’aligner sur la concurrence, que l’on pratique à quelques dirhams près le même prix dans une même ville n’est-il pas une forme d’entente sur les prix et un argument assez puissant pour décourager d’autres entrants sur le marché qui n’ont pas la capacité de faire de la péréquation ? Est-il logique par ailleurs de baisser les prix pour des raisons concurrentielles alors que, la demande étant supérieure à l’offre, on est certain d’écouler le produit même avec des différences de prix ?

Capacités
93,6% de taux d’utilisation en 2006 !

Le secteur compte 4 acteurs (Lafarge, Ciments du Maroc, Holcim et Asment), 9 unités de production et 4 centres de broyage. En 2006, la capacité de production du secteur se situait autour de 12,2 millions de tonnes. Selon l’étude du ministère du commerce et de l’industrie, elle devrait doubler entre 2006 et 2010 pour atteindre 23,2 millions de tonnes.

Les investissements à l’origine de cette hausse (extension et arrivée sur le marché de nouveaux opérateurs comme Ynna holding) totalisent 16 milliards de DH. Pour le moment, l’offre a du mal à suivre la demande parce que les capacités de production sont presque totalement utilisées. A fin 2006, la consommation s’élevait à 11,36 millions de tonnes, soit un taux d’utilisation de 93 %