Les Casablancais pris en otage par les taxis, grands et petits

Les grands taxis divisent un trajet en deux étapes payantes pour maximiser leurs recettes. Les petits taxis refusent de prendre plus d’une personne et «oublient» de rendre la petite monnaie. Ils tirent leurs forces des insuffisances du système de transport urbain.

On ne le dira jamais assez : le secteur des taxis dans le Grand Casablanca évolue dans l’anarchie. Et depuis quelques mois, d’anciennes déplorables pratiques sont remises au goût du jour. Le pouvoir d’achat des citoyens en prend naturellement un coup. Selon plusieurs témoignages, ces pratiques, constatées depuis la hausse des prix du gasoil en septembre dernier, consécutivement à l’instauration du système d’indexation des prix à la pompe, sont aussi bien le fait des grands que des petits taxis.
Les premiers «ne font plus les longs trajets à 6,50 DH, et privilégient les petites courses à 4,50 DH, plus rentables pour eux», rapporte un habitué du transport en grand taxi. Pour y voir plus clair, il faut remonter à la dernière révision des tarifs des taxis par la wilaya du Grand Casablanca décidée en 2012. Celle-ci a instauré quatre catégories de trajets qui peuvent être desservis par les grands taxis. D’abord, il y a ceux dont la distance parcourue ne dépasse pas 5 km. Ce sont ces trajets qui sont facturés 4,50 DH par passager. Un tarif de 5 DH est ensuite fixé pour les trajets de 5 à 10 km. Les 6,50 DH sont pour leur part payés lorsque le taxi parcourt entre 10 et 20 km. Au-delà de cette distance, les prix sont en principe négociés entre le taximan et le client, sauf pour les taxis desservant l’aéroport Mohammed V, dont le tarif est fixé à 250 DH.
Plus de 600 000 passagers sont transportés chaque jour par les grands taxis
C’est de ce découpage que découle aujourd’hui le problème. Un simple calcul montre que faire deux fois un trajet de 5 km revient à encaisser 9 DH, au lieu de 6,50 pour 10 km en un seul voyage. Et c’est ce calcul que fait aujourd’hui la majorité des exploitants des grands taxis. Auprès des syndicats de la profession, on fait valoir que la réglementation donne la possibilité au taxi de choisir la ligne qu’il souhaite desservir, même si l’on reconnaît l’existence de ces pratiques répréhensibles. La Vie éco en a fait l’expérience sur la ligne menant du centre-ville au quartier Sbata. Désormais, le taxi finit quasi systématiquement sa course au niveau de Garage Allal. Les passagers ont alors le choix entreprendre un autre véhicule ou continuer avec le même à condition de payer 4,50 DH à nouveau.
«Nous avons vécu cette situation il y a une dizaine d’années. Mais à l’époque, les agents de la circulation sont intervenus au niveau de ces points d’escale pour empêcher les taxis d’embarquer de nouveaux passagers, ce qui les avait finalement contraints de renoncer à leur magouille», se rappelle un autre usager des grands taxis. Aujourd’hui, la donne a changé. Il faut d’abord souligner qu’en principe, les grands taxis ne doivent même pas circuler dans le périmètre urbain. Mais vu le besoin important en moyens de transport à Casablanca, les autorités de la ville les tolèrent et continueront à le faire au moins jusqu’à ce qu’une alternative soit trouvée, le lancement des autres lignes de tramway par exemple. En tout, les 6 000 grands taxis en circulation à Casablanca transportent plus de 600 000 passagers par jour. C’est de ce nombre important que découle d’ailleurs leur capacité à imposer leurs propres règles du jeu.
Qualité de service déplorable
Au final, c’est le citoyen qui se retrouve lésé. Et ce n’est pas seulement au niveau du pouvoir d’achat. La qualité du service est en effet l’autre point décrié par les usagers des taxis. Entre un parc de véhicules dont la moyenne d’âge dépasse les 20 ans, des chauffeurs peu ou pas du tout courtois et des attitudes au volant irresponsables, l’usager des taxis en voit de toutes les couleurs.
Les habitués des petits taxis ne sont pas mieux lotis. Les chauffeurs des petits taxis sont également connus pour leurs dérives, bien que leur activité soit mieux réglementée que celle des grands taxis. Cette réglementation concerne d’abord le nombre de passagers. S’ils peuvent transporter un maximum de trois personnes, il est devenu courant dans la métropole de voir un taxi refuser de prendre deux ou trois personnes qui sont ensemble. La pratique, connue depuis plusieurs années certes, tend à se généraliser, particulièrement dans le centre-ville. De cette manière, le taxi augmente ses chances de prendre un deuxième et un troisième client et ainsi mieux rentabiliser le trajet. Plus grave, aucun chauffeur ne demande l’autorisation au premier client pour prendre un deuxième en cours de trajet, comme le stipule la loi. «Je ne me rappelle pas qu’un jour un taxi m’ait demandé mon avis sur ça. Pire, nous sommes habitués à les voir changer l’itinéraire pour pouvoir déposer le deuxième client, si la destination de celui-ci n’est pas forcément sur le chemin du premier», commente un usager.
L’autre aspect réglementé et que l’on respecte de moins en moins dans la profession, c’est celui du tarif minimum des petites courses. Les 7,50 DH minimum fixés par la wilaya ne sont pas toujours respectés et les clients qui insistent tout de même pour avoir leur monnaie se voit répondre : «Je n’ai pas de petites pièces». Ceci sans parler des chauffeurs qui imposent la destination à leur client, de la mauvaise présentation des chauffeurs (pourtant exigée par la réglementation du permis de confiance), la vétusté des véhicules… Et quand on pose la question aux chauffeurs, ce sont souvent leurs conditions de travail qui sont avancées comme excuses à ces dérives : absence de protection sociale, absence de retraite, baisse des revenus à cause de la multiplication du nombre de taxis en service, hausse continue du prix du carburant…
Au final, c’est le client qui trinque. Et c’est ce qui peut expliquer que sur les 11 millions de déplacements recensés dans Casablanca chaque jour, plus de la moitié se font soit à pied ou par véhicule individuel.