Les banques marocaines et la relance de l’économie : LES GRANDS DÉFIS (2e partie)

• Les performances dont les banques se sont toujours prévalues, leur gouvernance et leur solidité financière, conjuguées au soutien des autorités monétaires, ne peuvent que verser dans cet objectif primordial pour notre pays : relancer la machine économique suite aux effets désastreux de la pandémie du Covid-19.

 

Hassan El Basri, Président du Cabinet BUILD & RUN CONSULTING
Hassan El Basri, Président du Cabinet BUILD & RUN CONSULTING

DES EFFETS MULTIDIMENSIONNELS SUR L’ACTIVITÉ BANCAIRE
Ce bilan, encore provisoire, nous permet d’anticiper l’impact de la pandémie sur l’activité des banques et, par conséquent, sur leurs capacités à assumer leur rôle dans le financement de la relance économique.
En effet, et contrairement à la crise économique et financière internationale de 2008 dont l’impact n’a concerné que quelques pans de l’activité bancaire, notamment les activités de marché, nous estimons que la pandémie du Covid-19 impacterait négativement l’essentiel des paramètres de l’activité bancaire, voire les ratios prudentiels.

La décélération du rythme de collecte de l’épargne

Elément clé dans la fonction d’intermédiation bancaire, la collecte de l’épargne a toujours constitué un point fort des banques marocaines en leur permettant d’assumer entièrement la fonction de transformation, avec un coefficient inférieur à 100%, et de pouvoir gérer le niveau des taux débiteurs, compte tenu de la prépondérance des ressources non rémunérées dans la collecte, tout en canalisant le surplus de l’épargne vers les activités de marché.
Toutefois, il est plus que probable que leurs réalisations en 2020 ne soient en deçà des performances habituelles. Plusieurs données laissent présager une telle évolution :
– La baisse prévisible des transferts des Marocains du Monde et des revenus du tourisme ;
– La détérioration des capacités d’épargne des ménages et des entreprises ;
– Le ralentissement de l’activité de bancarisation.
Or, la décélération prévisible de la collecte de l’épargne exercerait une forte pression sur la liquidité bancaire et entraînerait, par conséquent, un renchérissement du coût des ressources qui risque d’affecter les taux débiteurs à la hausse et ce, à un moment où les banques sont appelées à une progression plus sensible des crédits pour pouvoir assurer le financement de la relance et à leur appliquer des taux plus avantageux.

La baisse du PNB 

Structure du PNB bancaire
Structure du PNB bancaire

Rappelons que le PNB des banques marocaines est composé à hauteur de 72 % de la marge d’intérêt, 15% de la marge sur commissions et 13% du résultat des opérations de marché (1). Nous estimons que ces trois composantes seront impactées négativement durant l’année 2020 :
– La marge d’intérêt en raison de la baisse prévisible des crédits productifs ;
– La marge sur commissions en raison des efforts qui seront consentis par les banques dans le cadre de leur soutien aux entreprises et aux particuliers ;
– Le résultat des opérations de marché, et plus particulièrement au niveau des opérations de changes compte tenu de la contraction des transferts des MDM, des recettes du tourisme, des I.D.E et des transactions internationales.

L’aggravation du coût du risque

Deux éléments expliqueraient la tendance à l’aggravation du coût du risque pour les banques marocaines :
– L’accroissement du niveau de défaillance des contreparties, qu’il s’agisse des entreprises ou des particuliers, en raison des effets de la pandémie sur les entreprises et les ménages (Cf supra) ;
– Le ralentissement l’activité de recouvrement.
Il faut dire que l’activité de recouvrement est un élément clé dans la démarche des banques pour atténuer le coût du risque.
Or, l’une des répercussions de l’expansion de la pandémie sur le tissu des entreprises et sur les particuliers est la suspension des procédures de recouvrement, aussi bien pour les dossiers déjà compromis avant la pandémie que pour ceux dont la défaillance a été engendrée pendant ou à cause de la pandémie.
A cela, il y a également lieu d’ajouter les crédits ayant fait l’objet de reports d’échéances convenus dans le cadre des mesures prises par le Comité de veille économique (CVE) dont l’ampleur – 400 000 demandes auraient été formulées et traitées par les banques en l’espace de deux semaines(2) – reflète les risques potentiels de défaillance dès la reprise des échéanciers.

Une menace sur le ratio de solvabilité

Si le coefficient minimum de solvabilité des banques marocaines est l’un des plus élevés au monde (12% au lieu de 8% pour l’accord de Bâle II-III), celles-ci ont pu s’y confirmer grâce essentiellement au report des résultats non distribués.
Or, la baisse prévisible du PNB et l’augmentation du coût du risque impacteraient nécessairement le résultat net des banques et, par conséquent, l’évolution de leur ratio de solvabilité à un moment où leurs risques de crédits sont appelés à augmenter justement pour assurer le financement de la relance de l’économie nationale.

L’INÉLUCTABLE SOUTIEN DES AUTORITES MONÉTAIRES
Les perspectives qui se dessinent ainsi pour les banques marocaines, que ce soit pour l’exercice 2020 ou 2021, peuvent affecter considérablement leurs capacités à financer la relance de l’économie, à moins d’un soutien fort et conséquent des autorités monétaires.
En effet, durant les périodes de crise, le soutien des autorités monétaires au système bancaire devient une nécessité impérieuse, d’une part, pour éviter leur défaillance et ses conséquences sur l’ensemble de l’économie, et, d’autre part, pour leur permettre de prendre plus de risques à l’égard des autres acteurs économiques pour endiguer les effets de la crise et relancer la machine économique.
Démonstration en a été faite lors de la crise économique et financière internationale de 2008 où les Etats et les banques centrales sont intervenues massivement pour sauver les systèmes bancaires à travers l’utilisation de plusieurs leviers, qu’il s’agisse des leviers conventionnels liés aux instruments de politique monétaire – baisse drastique des taux directeurs, accès illimité aux liquidités, allongement des durées des facilités de refinancement – ou de leviers non conventionnels allant jusqu’à des prises de participations dans le capital des banques.
Néanmoins, et s’agissant de la pandémie du Covid-19, il y a lieu de préciser que celle-ci n’a pas impacté les banques, du moins pas jusqu’à maintenant, mais plutôt le tissu entrepreneurial et les ménages. C’est pour cette raison que les autorités ont mis en place un dispositif de soutien aux entreprises et aux ménages à travers le report des échéances des crédits amortissables et la mise en place du produit Damane Oxygène destiné à soutenir les entreprises par des concours bancaires exceptionnels assortis de la garantie de la CCG et dont l’encours a atteint plus de 7 MDH(3).
Si ce dispositif a permis aux particuliers et aux entreprises de soulager leurs trésoreries, il n’en demeure pas moins que, sans une reprise intense et rapide de l’activité, ceux-ci ne seraient en mesure, ni de reprendre leur échéancier normal, ni de rembourser les fonds mobilisés dans le cadre de Damane Oxygène, remboursement prévu pour fin 2020.
Une telle éventualité exposerait les banques marocaines à un risque majeur qui les amènera, d’une part, à déclarer la défaillance des contreparties ayant bénéficié du report des échéances, et à exiger, d’autre part, la mise en jeu de la garantie de l’Etat pour les concours octroyés dans le cadre du Damane Oxygène, ce qui risque d’impacter très fortement les disponibilités du Fonds Spécial pour la Gestion de la Pandémie du Nouveau Coronavirus.
Dans cette perspective, le soutien de l’Etat et de Bank Al-Maghrib aux banques devrait prendre une plus grande dimension. Or, de par leur solidité financière acquise durant ces dernières années et confortée par une gouvernance et des normes prudentielles de standard mondial, les banques marocaines n’auraient besoin que d’un soutien indirect qui leur permettrait de mobiliser des ressources moins chères et de prendre plus de risques sous la couverture de la garantie de l’État.

Du soutien de l’Etat

Si l’État marocain, à travers le ministère de l’économie, des finances et de la réforme de l’Administration, a pu anticiper les effets de la pandémie sur les ménages et les particuliers et a pris, à cet effet, les mesures idoines dans le cadre du Comité de veille économique, le soutien de l’Etat à l’égard des banques marocaines dans la perspective du financement, par celles-ci, de la relance de l’économie nationale devrait également prendre la forme d’une garantie dans le cadre d’un produit qu’on pourrait dénommer «Damane Relance» .
Toutefois, et au vu de l’objectif à assigner à ce fonds, nous estimons qu’il doit être plus volontariste à la fois dans le domaine de ses couvertures et des modalités de sa mise en œuvre.
Pour ce qui est des couvertures, il devra englober tant les risques de défaillances engendrées par la pandémie que les nouveaux concours à octroyer aux entreprises pour favoriser la reprise de leurs activités.
Ainsi, pour ce qui est de la couverture des défaillances potentielles engendrées par la pandémie, elles devraient concerner :
– La consolidation des crédits aux particuliers et aux entreprises ayant bénéficié du report d’échéances, et dont les bénéficiaires n’ont pu reprendre le règlement normal. Il s’agirait cette fois-ci de consolider l’ensemble des encours, et non seulement les échéances impayées ;
– La restructuration des concours octroyés dans le cadre de Damane Oxygène qui n’ont pu être remboursés à leur échéance, soit fin décembre 2020 ;
– Toute autre défaillance engendrée par la pandémie.
S’agissant des nouveaux concours, dont l’impact sur la reprise de l’activité économique est décisif, il est nécessaire qu’ils soient conséquents dans des proportions adossées au chiffre d’affaires réalisé durant l’exercice 2019. Cette proportion pourrait être fixée forfaitairement à 10%.
Pour ce qui est des modalités de mobilisation de ce fonds, il y a lieu de les assouplir davantage, notamment en ce qui concerne les règles d’éligibilité – ne pas exclure les contreparties ayant déjà des impayés ou classées en créances en souffrance – et le processus d’agrément des dossiers avec une plus grande délégation de pouvoirs au profit des banques.

Du rôle de Bank Al-Maghrib

Pour ce qui est de la Banque Centrale, elle doit, à notre avis, actionner l’ensemble des instruments de la politique monétaire dont elle dispose tout en usant de sa qualité d’autorité de régulation et de supervision du système bancaire marocain.
Les mesures phares qu’elle peut mettre en place porteraient sur :
– Une baisse significative de son taux directeur ;
– Un large accès des banques au refinancement ;
– L’octroi, en application de l’article 63 de la loi bancaire, de dérogations provisoires et individuelles aux règles prudentielles, et plus particulièrement au coefficient de solvabilité, lorsque la situation d’une banque le justifierait ;
– L’assouplissement des règles de classification et de provisionnement des créances en souffrance ;
– La mise en œuvre, le cas échéant, des dispositions de l’article 64 de la loi bancaire habilitant Bank Al-Maghrib à interdire ou à limiter la distribution de dividendes aux actionnaires ou la rémunération de parts sociales aux sociétaires.

ET LES ENTREPRISES ?
Les entreprises devront entamer, dès à présent, l’élaboration de leur plan de reprise de leurs activités. Ce plan devra s’articuler autour des points suivants :
– Dresser leur situation provisoire, à fin juin 2020, et mesurer ainsi les écarts par rapport aux prévisions, notamment en termes de chiffre d’affaires, d’indicateurs d’activité (commandes, production…), de résultats et de flux de trésorerie, afin de déterminer ses capacités et ses besoins en financement ;
– Arrêter leur plan d’actions dans la perspective de clôture de l’exercice 2020, qu’il s’agisse du plan marketing – produits, positionnement, actions commerciales – ou du plan financier – détermination des besoins en financement, traitement des dettes bancaires et fournisseurs …- ;
– Elaborer ou actualiser leur business-plan sur les cinq prochains exercices : hypothèses, comptes de résultats prévisionnels, tableau de financement et flux de trésorerie, bilans prévisionnels ;
– Entamer les démarches nécessaires auprès de leur ou leurs banquiers pour la mise en place des concours bancaires nécessaires, que ce soit en termes de consolidation/restructuration des encours ou d’octrois de nouvelles facilités ;
– Entamer les transformations éventuelles qui seraient engendrées par le plan de relance aux plans gouvernance, ressources humaines, organisation commerciale et opérationnelle…

CONCLUSION
Les banques marocaines sont appelées à relever l’un de leurs plus grands défis depuis l’indépendance: relancer la machine économique suite aux effets désastreux de la pandémie du Covid 19. Les performances dont elles se sont toujours prévalues, leur gouvernance et leur solidité financière, conjuguées au soutien des autorités monétaires, ne peuvent que verser dans cet objectif primordial pour notre pays.

(1) Rapport BAM sur la supervision bancaire, 2018
(2) Données GPBM, mars 2020
(3) Déclaration de M.Hicham Zanati Serghini, Directeur Général de la Caisse Centrale de Garantie, à Finances News Hebdo, avril 2020.

Hassan El Basri
Président du Cabinet BUILD & RUN CONSULTING