L’entrepreneuriat féminin a du mal à décoller

Seulement 10% des entreprises sont dirigées par des femmes au Maroc. 90% de ces structures sont de petite taille et opèrent principalement dans le secteur des services. Le besoin d’indépendance et la volonté de développer une idée ou une innovation sont les principales motivations des femmes entrepreneurs.

Les femmes sont de plus en plus présentes dans le monde des affaires. Elles sont à la tête de grandes entreprises nationales privées, d’agences de développement publiques, de fédérations… Tout porte à croire qu’au Maroc la femme a enfin pris sa revanche et s’est faite une place dans le milieu des affaires. Or, «entre l’impression et les statistiques, il y a une grande différence», déclare Asma Morine Azzouzi, présidente de l’Association des femmes chefs d’entreprises du Maroc (AFEM). Selon elle, la participation des femmes dans l’économie marocaine reste très faible. La situation n’a pas évolué depuis 15 ans. La preuve, seulement 10% des entreprises sont créées et gérées par des femmes, selon des statistiques de la Banque mondiale publiées en juin 2016. Ce pourcentage paraît d’autant plus faible lorsqu’on le compare à celui des pays du Moyen-Orient où le taux est de 25% à 30%, ou encore à celui de la France où il frôle les 40%.

Au Maroc, le déficit de l’entrepreneuriat féminin varie aussi d’une région à l’autre. Le pourcentage des entreprises créées et ou gérées par des femmes est estimé à 14% sur l’axe Casablanca-Rabat. En revanche, il ne dépasse pas 4% dans les régions de l’Oriental et le Sud. Ces entreprises sont à plus de 90% des TPE et des PME. «Plus de 70% de ces structures opèrent dans le secteur des services et 3% sont dans le secteur industriel», regrette la présidente.

Elles se mettent à l’entrepreneuriat pour rester actives

En somme, l’entrepreneuriat féminin ne décolle pas et plusieurs facteurs sont à l’origine de ce blocage. Il s’agit principalement de «la femme chef d’entreprise qui s’autolimite et s’autocensure», explique Asma Morine Azzouzi qui considère que «contrairement aux hommes, la femme place sa carrière au deuxième rang de ses priorités». Une étude réalisée par l’AFEM révèle que dans la plupart des cas, les femmes vont vers l’entreprenariat non pas par ambition, mais juste pour rester actives, tout en gardant un équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Preuve en est, la majorité des femmes entrepreneurs approchées dans le cadre de l’étude confirment avoir débuté leurs carrières par un poste salarié. Ainsi, l’entrepreneuriat ne représentait pas pour elles un objectif et ne faisait pas partie de leurs projets professionnels, puisque leur principale ambition était d’évoluer dans leur domaine en accédant à des fonctions à responsabilité élevée. Seule une minorité de femmes, généralement celles qui ne sont pas passées par le salariat, déclarent avoir eu dès la fin de leurs études l’objectif de créer leur entreprise. Leur arrivée dans le monde des affaires vient donc dans la plupart des cas après un arrêt professionnel dû soit à la maternité, soit à un conflit avec le dernier employeur. «Cette période est souvent l’occasion d’une réflexion sur leurs aspirations pour l’avenir, mais aussi l’occasion de prendre du recul sur les contraintes du statut de salariée», déclare le porte-parole de l’AFEM. La création de sa propre activité est alors considérée comme la solution qui permettra de reprendre le travail tout en restant maîtresse de son temps afin de concilier responsabilités professionnelles et personnelles.

Les femmes prennent le minimum de risques

Le besoin d’indépendance et la volonté de développer une idée ou une innovation sont les principales motivations favorisant la création d’entreprise par les femmes. Selon la majeure partie des femmes chefs d’entreprises, leurs structures ont pu voir le jour essentiellement et avant tout grâce à leurs qualités et à leur volonté personnelles. La formation et plus encore l’expérience professionnelle ont été leur principal atout pour créer leur entreprise et jouent un rôle essentiel dans leur aptitude à gérer et développer leur projet.

En revanche, sur les questions financières, les femmes restent frileuses et ne prennent pas de risque. Dans la plupart des entreprises de service, notamment celles du conseil, l’investissement initial est très limité. Une majorité de femmes mobilise un pécule personnel pour financer la création d’une entreprise (épargne, cession des parts d’une affaire précédente, indemnité de départ du poste précédent, héritage…). Elles se montrent très mesurées dans la gestion et le développement de leur activité. Elles commencent généralement avec le minimum possible de salariés et de matériel. On note une nette préférence pour un développement basé sur les fonds propres et une grande prudence vis-à-vis des financements bancaires avec la crainte de ne pas pouvoir supporter les charges de remboursement. Les répondantes insistent sur la responsabilité du chef d’entreprise vis-à-vis de ses salariés et de leur famille et sur le fait que la pérennité de l’activité et du paiement des salaires représente une préoccupation majeure pour elles. Il arrive aussi que le développement des entreprises soit volontairement freiné par certaines femmes entrepreneurs pour éviter de se retrouver trop accaparées par leur activité professionnelle. Dans leur démarche de recrutement des nouveaux clients, les femmes privilégient dans la plupart des cas la mobilisation du réseau d’amis, famille et anciens collègues. Enfin, en matière de soutien associatif, les femmes chefs d’entreprises ne voient pas a priori l’intérêt du recours à une association et les aides que ce type de structures pourraient leur apporter.

L’AFEM organise la deuxième édition du South Economic Women Initiative (SEWI), son événement annuel à l’occasion de la Journée mondiale de la femme. Sous le thème «Entreprendre demain, les clés de la réussite», des experts interviendront sur des sujets liés à l’avenir de l’entreprise dirigée par les femmes. Comment se présente l’entreprise de demain dans un contexte en mutation, quels sont les leviers pour réussir ? Pourquoi les réseaux sont importants pour grandir et se développer ? Comment se libérer des croyances limitantes pour oser ? Telles sont les questions qui seront au cœur des débats du SEWI dans la perspective de fournir aux femmes les clés pour réussir à amorcer le virage de l’innovation, de la transformation digitale et du changement dans les meilleures perspectives.