Le yoyo du couple euro/dollar donne des migraines à  l’économie

Les textiliens accusent le coup d’une concurrence asiatique qui profite d’un dollar bas.
L’OCP compense la perte de change en augmentant le volume des exportations et grâce à la remontée des prix sur le marché international.

L’euro a établi un nouveau record face au billet vert, mercredi 24 novembre, en s’échangeant à 1,3115 dollar sur le marché des changes. Les entreprises européennes, fortement dépendantes de la demande américaine, ont toutes les raisons de s’inquiéter de cette course folle de la monnaie unique qui fragilise substantiellement leur compétitivité. Le Maroc, en revanche, devrait logiquement tirer profit de cette appréciation de l’euro, dans la mesure où son commerce extérieur est très fortement tourné vers le Vieux continent : 76 % des exportations et 65 % des importations. Mais il ne s’agit là que d’un effet mécanique, car la situation réelle est très contrastée et varie d’un secteur à l’autre. Mais, surtout, la balance commerciale du Maroc étant structurellement déficitaire, la valeur des importations, en raison justement de la hausse de l’euro, a enregistré sur les neuf premiers mois de 2004, une progression plus importante (+ 14 %) que les exportations (+ 2,9 %). Il en résulte une aggravation du déficit commercial de 32,2 % et une baisse du taux de couverture de 6 points (56,3 % contre 62,3 % en 2003).

Les agrumes tirent leur épingle du jeu
Sur le plan sectoriel néanmoins, l’impact du renchérissement de l’euro face au dollar, comme déjà souligné, est diversement ressenti. L’effet positif, d’abord. Il concerne les flux financiers essentiellement. Ainsi, les recettes «voyages», selon les statistiques de l’Office des changes, ont enregistré un accroissement de 9,7 % (26,7 milliards de DH contre 24,4 milliards de DH à fin septembre 2003) alors que les dépenses (sorties de devises) ont diminué de
5 %. De leur côté, les recettes MRE ont réalisé une progression de 7,2 %, en passant de 26,6 milliards de DH à 28,5 milliards de DH au cours de la même période.
S’agissant des secteurs productifs en revanche, les opérateurs interrogés par La Vie éco ne paraissent pas vraiment satisfaits de la forte montée de l’euro. Contre ce qui a l’air d’être une évidence, à savoir une augmentation de la valeur de leurs exportations, du moins vers l’Europe, ils expliquent que, bien au contraire, la dégringolade du billet vert, ces dernières années, ne fait que renforcer la compétitivité de leurs concurrents asiatiques dont la monnaie de facturation est le dollar. C’est le cas en particulier des opérateurs du textile. «Nous n’avons pas ressenti un effet positif réel de l’appréciation de l’euro sur notre position sur le marché européen, car nous sommes obligés de tenir compte de nos concurrents asiatiques qui, eux, facturent en dollars», déclare Jawad Hamri, directeur général de Texnord. Tenir compte de la concurrence, cela signifie, précise M. Hamri, que les exportateurs, pour se maintenir sur ce marché, sont amenés à partager avec le client la marge bénéficiaire découlant de la hausse de l’euro, donc à opérer des réajustements de prix à la baisse. A l’AMITH (Association marocaine de l’industrie du textile et de l’habillement), on partage cette analyse, considérant que la variable monétaire, quoi qu’on dise, est «un outil important de la compétitivité».
Avec le démantèlement total de l’AMF (Accord multifibres) à partir de janvier 2005, les entreprises marocaines de textile, explique-t-on à l’AMITH, seront encore plus durement affectées par la concurrence asiatique. «Sur les quatre produits libéralisés depuis deux ans (parka, vêtement de travail, vêtement de nuit et layettes), les Chinois ont baissé de 34 % leur prix, ce qui a fait passer leurs exportations sur l’Europe et sur ces mêmes produits de 18 % à près de 60 %. Avec la libéralisation à partir de janvier prochain des derniers produits encore réglementés (chemise, pantalon, pull-over, tee-shirt), il faut vraiment s’interroger sur le sort de notre secteur», conclut notre interlocuteur. En un mot, l’euro, quelle que soit sa valeur, ne sera d’aucun secours pour l’entreprise marocaine, selon cette vision des choses.

L’OCP a réorienté ses dépenses vers des paiements en dollars
Les exportateurs d’agrumes et de primeurs sont, eux, moins pessimistes que les «textiliens», mais néanmoins assez réalistes quant aux gains à escompter d’une conjoncture dont on sait les retournements parfois spectaculaires. Selon Ahmed Darrab, président de l’ASPAM (Association des producteurs de primeurs et d’agrumes du Maroc), «même si 30 % à 35 % de nos exportations sont réalisées en dollars (vers le Canada et la Russie, notamment), la situation est globalement positive. Cela aurait pu être meilleur, mais il faut savoir que nous importons des produits phytosanitaires et du matériel agricole en euros».
Pour des raisons qui, cette fois, n’ont rien à voir avec la compétitivité, l’Office chérifien des phosphates (OCP) est une autre victime des variations du couple euro/dollar. La baisse du dollar, monnaie de facturation de l’OCP, n’a pas manqué en effet de rogner sur son chiffre d’affaires. Celui-ci est, certes, en train de s’améliorer (après des années difficiles entre 1999 et 2003), mais cette amélioration provient surtout de l’augmentation du volume exporté et de la hausse des prix sur le marché international. Autrement dit, l’OCP perd en termes de change mais compense cette perte, pour cette année en tout cas, en vendant plus et à des prix élevés et, également, en effectuant ses dépenses en dollars.
Au total, les fluctuations monétaires ne sont jamais tout à fait positives ou tout à fait négatives, elles peuvent faire le bonheur des uns et le malheur des autres ; tout dépend de la posture de chacun. Raison de plus pour miser sur d’autres facteurs pour assurer sa compétitivité, sans toutefois négliger cette variable…Tout de même incontournable. Tout un débat !.