Le textile marocain n’arrive pas à  franchir la barre des 30 milliards de DH à  l’export

Tous les indicateurs montrent que le secteur fait du surplace. La Turquie et la Tunisie progressent plus rapidement que le Maroc sur le marché européen, principal débouché de la sous-région.

Le secteur du textile et de l’habillement, un des huit métiers mondiaux du Maroc, fait du surplace ces dernières années. Certes, la crise a lourdement pesé sur la profession depuis 2008, mais à la lecture des différentes statistiques, en remontant même au début des années 2000, on constate aisément qu’il peine à franchir un nouveau palier. Selon les chiffres de l’Office des changes, les exportations marocaines de textile et habillement ont vacillé entre 25 et 29 milliards de DH durant la période 2001-2011, sauf en 2006 au terme de laquelle un pic de 30 milliards a été enregistré suite à un bon développement du courant d’affaires avec l’Espagne et à l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange avec les Etats-Unis qui a permis de réaliser un chiffre d’affaires de 383 MDH sur ce marché. Cette barre de 30 milliards de DH est même prise comme référence par la profession. D’ailleurs, l’Association marocaine des industries de l’habillement (Amith) pense que les exportations du secteur, 24 milliards à fin septembre, pourraient atteindre ce même niveau en 2012. Mais certains industriels sont circonspects. «La partie n’est pas encore gagnée même si le Maroc s’est un peu mieux comporté par rapport à 2011», observe un patron.

Mostapha Sajid, président de l’Amith, se félicite pourtant de la situation. «Je pense qu’il s’agit d’un maintien des exportations, ce qui est un bon point pour le textile marocain qui a quand même mieux résisté que ses concurrents, particulièrement la Tunisie et l’Egypte qui ont beaucoup souffert durant les deux dernières années», commente-t-il. Et d’ajouter que «le secteur se remet doucement de la crise de 2008. Cette année-là, les exportations avaient chuté de 30 milliards de DH à 26 milliards».

Les exportations de textile du Maroc, à l’instar de celles des autres pays de la Méditerranée, restent dépendantes de l’Union européenne dont la consommation vestimentaire a fléchi en moyenne de 2,3% en 2012 avec un creux plus prononcé dans les pays de l’Europe du Sud et au Royaume-Uni.

Cet impact n’est pas négligeable. Il reste qu’en 2011 le Maroc avait été moins dynamique sur ce marché que ses concurrents méditerranéens. Ses exportations n’y avaient augmenté que de 2% contre 4,2% pour la Turquie, 4% pour la Tunisie et 10,1% pour l’Egypte, pourtant engluée dans une crise politique avec des conséquences désastreuses sur l’ensemble de son tissu économique. Plus inquiétant, la part des exportations textiles marocaines dans les importations de l’Union européenne n’a cessé de diminuer depuis 2008 puisqu’elle est passée de 4% à 3,2%.

Pourquoi la Turquie et la Tunisie arrivent à mieux s’en sortir sur les marchés étrangers que le Maroc ?

D’abord la Turquie. Ce pays a creusé l’écart depuis plusieurs années. Il exporte 21 milliards de dollars (176 milliards de DH) de produits textile et d’habillement sur le marché international et fournit 12,2% des importations européennes. Pour le seul mois de septembre 2012, ses exportations ont totalisé un peu plus d’un milliard de dollars (10 milliards de DH).
Le principal avantage de la Turquie, explique Mustapha Sajid, n’est pas les salaires bas (le salaire/heure est de 1,80 euro, soit 2,5 fois le coût marocain), mais plutôt la structure de son tissu industriel. Ce pays a en effet réalisé de gros investissements pour la modernisation du secteur. Résultat, la filière textile est fortement intégrée et les industriels trouvent quasiment toutes les matières premières dont elles ont besoin localement.

Quid de la Tunisie ? Cinquième fournisseur de l’UE, ce pays arrive à mieux se positionner en dépit de son prix au kilo (28,10 euros) plus élevé que le prix marocain qui est de 21,50 euros. Et pour cause, expliquent les industriels, son offre est différente de celle du Maroc. La Tunisie est présente sur le haut de gamme alors que l’offre marocaine est plutôt dans le moyen et bas de gamme. Par ailleurs, elle a réussi à attirer plus d’investissements étrangers que le Maroc. Parmi les enseignes étrangères, on ne citera que l’italien Benetton qui y réalise 25% de son chiffre d’affaires de l’ordre de 6 milliards d’euros.

Le Pacte national pour l’émergence industrielle remis en question

D’autres indicateurs illustrent le surplace du secteur textile marocain. Sa part dans la production des industries de transformation a chuté de 13,9% en moyenne sur la période 2000-2006 à 7,4% en 2010. Le taux de valeur ajoutée (VA/production du secteur) stagne à 36%.

Dans le même temps, le taux d’investissement (Investissements/VA) est tombé de 16,9% à 9,8%. Et quelle que soit l’année, le taux d’exportation (valeur des exportations/production) se fixe autour de 63%. Ce qui prouve, si besoin est, les difficultés du secteur à sortir des sentiers battus. Pourtant, le Pacte national pour l’émergence industrielle qui a fait l’objet d’un contrat programme 2009-2015 a fixé des objectifs assez ambitieux, entre autres, la création de 32 000 emplois directs, l’exploration d’un potentiel de croissance d’un milliard supplémentaire de valeur ajoutée et le repositionnement de l’offre marocaine, toujours dominée par la sous-traitance, sur la co-traitance. Pour y arriver, plusieurs mesures d’ordre social, financier et commercial avaient été adoptées, non seulement pour encourager les exportations, mais aussi pour élargir le marché intérieur estimé à 40 milliards de DH et maintenant inondé par les articles asiatiques. Pour la promotion, un budget de 20 MDH étalé sur trois ans avait été alloué à l’Amith et une enveloppe de 1,8 milliard de DH destinée à la formation de 32 000 personnes à l’horizon 2015.

Au vu des réalisations, il est évident qu’il faut se poser des questions sur la solidité d’un secteur qui emploie quand même 200 000 personnes. A en croire le président de l’Amith, les objectifs du programme Emergence ont été faussés par la conjoncture de crise.

De plus, plusieurs industriels estiment que les mesures d’appui n’ont pas eu un réel effet puisque d’une part leur mise en œuvre est souvent compliquée et, d’autre part, seules quelques entreprises, notamment les grosses unités, en profitent. A la décharge du secteur, on ajoutera que les plateformes d’approvisionnement et celles d’exportation annoncées en grande pompe ne sont pas au point et d’autres projets, comme la recherche d’agrégateurs pour la production et la commercialisation, peu avancés.

Maintenant, l’Amith réclame des «mesures qui concerneraient l’ensemble des acteurs, petits et grands, de l’industrie textile. Qu’ils soient exportateurs ou pas». A cet égard, l’association a commandé une étude pour l’élaboration d’une stratégie de développement du secteur à travers ses deux filières : l’export et le marché local. L’étude est en phase de finalisation et devrait être présentée à la fin du mois aux pouvoirs publics. A l’évidence, cette démarche constitue un signe que la stratégie du gouvernement ne répond pas aux attentes du secteur, qui n’est cependant pas exempt de reproches en raison de sa propension à demander toujours plus d’aides. On s’achemine donc vers un retour à la case départ en oubliant que le temps perdu permet aux concurrents de mieux se placer ou de creuser l’écart.