Le taylorisme pris en défaut (1ère partie)

«On ne vous demande pas de penser», disait Taylor à  ses ouvriers n La «folie» du taylorisme est de postuler l’identification du sujet à  ses actes opératoires L’impact négatif du taylorisme se retrouve dans des formes de management moderne : on considère que les réserves d’efficience ne se trouvent plus dans le travail immédiat des hommes mais dans la fiabilité croissante des systèmes techniques.

«On ne vous demande pas de penser», disait Taylor à ses ouvriers. Ce faisant, «il allait, d’une façon fruste et brutale, au cœur du problème. Il est évidemment désagréable que l’homme ne puisse s’empêcher de penser, souvent sans qu’on le lui demande et toujours quand on le lui interdit»(1).

Certes, nous savons jusqu’à quel point le projet taylorien a infiltré la culture industrielle. C’est au point, parfois, qu’on pourrait y voir un véritable réflexe conditionné de la gestion courante. Pourtant je voudrais soutenir l’idée qu’aucun projet industriel conçu par un groupement humain pour un autre groupement humain ne sort intact de sa réalisation. D’ailleurs, il a bien fallu se rendre à l’évidence : l’homme n’a pu s’empêcher de penser.

Du coup, le management moderne avance à reculons. Penser n’est plus interdit. C’est même une «ressource» de l’entreprise. Reste à savoir si l’acte de penser se laissera si facilement mettre au rang de simple moyen.

En 1947, l’année même où Georges Canguilhem publia son compte rendu du livre de Georges Friedmann, Henri Wallon, dont la contribution à l’analyse du travail mérite d’être reconsidérée(2), notait que l’opposition taylorienne aux réalités physiologiques, psychiques et sociales humaines avait été paradoxalement féconde : «En les heurtant, le taylorisme a fait sortir de leur silence des nécessités qui s’ignoraient elles-mêmes. (…) Il a finalement contribué à imposer ce qu’il tendait à méconnaître ou à supprimer. Il est un exemple frappant de ces oppositions qui se résolvent en découvertes ou en étapes nouvelles(3).»

Et il est vrai qu’à l’échelle du siècle, la rationalisation industrielle témoigne assez bien des surprises que réserve toujours la vie sociale. Entre la cause et ses effets s’intercalent les résultats jamais totalement prédictibles de l’activité des hommes et des groupes. En ce sens « la folie rationnelle» du taylorisme(4) est d’avoir cru possible l’adéquation entre résultats escomptés et résultats obtenus.

N’est-ce pas folie, en effet, que de postuler l’identification du sujet à ses actes, fût-ce à ceux qu’on lui prescrit ? Dans ce genre de faux calcul, l’activité des hommes se trouve imaginairement réduite à la carcasse opératoire d’une gestuelle captive de son objet. Pourtant, ce rapport à l’objet ne fait jamais que réaliser un échange d’activités entre des sujets, alimentant, subissant ou récusant les normes sociales et politiques qui dominent ces échanges.

C’est souvent en ce point que la lucidité de ceux qui «projettent» pour d’autres se trouve prise en défaut. L’inégalité de l’échange est source de l’illusion managériale prétendant résumer l’homme par sa tâche.

Elle confond, dans le feuilletage infini du cours de l’activité humaine, plusieurs de ses composantes, qu’à l’inverse, l’expérience dégrisante du salariat moderne aide à distinguer : le plan des opérations grâce auxquelles se réalise la tâche ; celui des actions guidées par les résultats attendus (produits fabriqués ou services rendus) ; et enfin, celui de l’échange social des activités entre les hommes où la tâche – cette dialectique des fins et des moyens – prend naissance, puise son sens et le perd éventuellement(5).

Mais cette dissolution non désintéressée de l’activité dans la trace de ses opérations laborieuses relève de la fiction. En effet, cette substantialisation de l’acte que l’ingénierie taylorienne, nourrie des valeurs capitalistes, imagine volontiers sans volume ni contenance historiques, ne saurait fermer pour autant la porte au jeu du sujet. On cherche à l’épingler au palier opératoire de son activité. Mais sa plasticité vitale n’en disparaît pas pour autant.

Ou alors, il faudrait la supposer attachée à de simples tronçons de la vie. Au contraire, le sujet n’existe qu’à l’épreuve des discordances inéliminables entre tous les paliers où se régule le cours de son activité. La tâche ne le retient nullement prisonnier. Elle l’expose, plutôt.

Car elle est le lieu où se croisent, se rencontrent, se séparent et se contredisent des activités différentes et même antagonistes: les activités de sa vie sociale et personnelle tout entière ; celles des collectifs où il s’emmaille, y compris celles des milieux scientifiques et techniques «nichés» de plus en plus en chaque situation de travail ; celles d’une gestion économique qui le place sous la pression des mobiles de la rentabilité financière des capitaux.

La tâche ne parvient pas à «contenir» la dialectique sociale de toutes ces activités qui transitent en elle. En vertu de quoi, les opérations qu’elle suppose sont toujours débordées. Et c’est même ce débordement qui leur prête vie par la médiation de l’activité du sujet. Le paradoxe est là : les efforts entrepris pour «neutraliser» l’activité grâce à l’abstraction de la tâche révèlent les sources «extra-opératoires» de la productivité du travail : si, d’ailleurs, la tâche peut connaître des métamorphoses, c’est que le sujet n’est jamais le décalque des opérations qu’elle impose, c’est précisément qu’il est plus grand qu’elle.

En effet, ceux qui travaillent ne peuvent s’empêcher de «voir au travers» de la tâche. Derrière elle, ils découvrent le monde sans harmonie des mobiles sociaux qui s’affrontent. En un sens, Taylor le savait bien. Mais il croyait possible de diriger ce regard vers le miroir d’une motivation salariale strictement individuelle. Les rapports sociaux n’entraient dans sa perspective que sous l’angle d’une coordination extérieure des hommes, exercée par la direction.

Or, on peut bien admettre que les opérations et les procédures manuelles ou mentales puissent être l’objet d’automatismes, c’est-à-dire s’exécuter machinalement au point de sortir du champ de la représentation et même de la conscience.

On le peut d’autant plus que chaque sujet ou chaque groupe de travail cherche toujours à s’économiser en faisant franchir, chaque fois que c’est envisageable, un étage à son efficience opératoire, mettant alors la disponibilité conquise au service d’un élargissement de son champ des possibles.

Dans la même perspective, on ne fera aucune difficulté pour admettre également l’évidence salutaire que toute opération de travail -même intellectuelle – a vocation à devenir une fonction de la machine, ce que l’informatisation de la production ne cesse de révéler à notre attention. La formalisation n’est pas l’ennemie de l’initiative. Elle peut en être l’occasion.

Mais précisément : la plasticité opératoire que le taylorisme met au principe des progrès de la productivité déborde d’emblée le projet taylorien, car elle est à la fois requise et déniée. En prétendant arracher l’initiative de la formalisation à ceux qui travaillent pour la coaguler en face ou au-dessus d’eux, dans les bureaux, le taylorisme est à l’origine de tensions inattendues.

D’un côté, il rompt la continuité dynamique du travail de formalisation au sein de l’atelier pour le soumettre à l’antagonisme social. Mais de l’autre, justement, il braque le projecteur sur ce qu’il veut éliminer : la nécessité de l’initiative du sujet humain à la source de toute formalisation.

Rien n’est donc plus aléatoire que de prendre le projet taylorien à la lettre. S’il y a bien un taylorisme manifeste confondu avec une focalisation sur les gestes de la main et du corps, il y a aussi un taylorisme latent qui le contredit et exerce sur le premier une influence d’autant moins contrôlable qu’elle est refoulée. Ce «taylorisme ouvrier» est le fantôme dont la «rationalisation» industrielle n’a jamais pu se défaire.

Pour autant, aujourd’hui, le déplacement du travail vers des opérations intellectuelles ne nous éloigne pas spontanément du projet anthropologique tenace d’identification du sujet à ses «actes» observables et mesurables.

Mieux, cet aveuglement anthropologique peut conserver un impact décisif, aux conséquences de plus en plus graves, dans les formes du management «post-taylorien». Les réserves d’efficience ne se trouvent plus dans le travail immédiat des hommes mais dans la fiabilité croissante des systèmes techniques.

Mais alors que l’«affectivité» et la sensibilité de ces derniers réclament un milieu humain favorable à la communication horizontale entre les groupes professionnels, l’approche du projet productif se dessèche : c’est encore par le découpage vertical des tâches qu’on cherche à définir l’activité, quitte à ce qu’une «mobilisation» des ressources humaines s’épuise à combler l’écart qui se reproduit alors entre le continent caché du travail et la gestion concrète des capitaux.

Le sens que prennent les rapports sociaux, lui-même, est traité comme un comportement passible d’apprentissages et de mesures. La carrière de chacun peut dépendre maintenant d’un calcul de «motivité»(6).

Pourtant les recherches les plus récentes en intelligence artificielle disent elles-mêmes buter sur des styles d’expériences professionnelles que les systèmes experts devraient servir plutôt que réduire(7), montrant que la tâche accomplie avec le plus d’efficience est celle qui réalise au mieux les échanges d’activité entre les hommes ; celle qui opte pour un progrès de leur disponibilité.

A l’inverse, si l’on considère ces mêmes échanges comme un mal nécessaire et comme le résidu temporaire d’une automatisation vouée à les supprimer, on peut comprendre que l’ingénierie sociale moderniste rêve d’une prescription de la subjectivité prenant le relais de la prescription opératoire dont le taylorisme avait le secret.