« Le secteur pharmaceutique traverse une période difficile »

Les industriels redoutent les retombées négatives de la baisse des prix du médicament sur les projets d’investissements, d’emplois et de développement à  l’international. Ils sollicitent des mesures d’accompagnement pour s’adapter au nouveau contexte. L’AMIP veut privilégier la concertation avec les pouvoirs publics.

Ali Sedrati est, pour la deuxième fois, élu président de l’Association marocaine de l’industrie pharmaceutique. Il arrive à un moment où la corporation est secouée par des désaccords internes et pendant que le secteur est en train de subir de profondes transformations symbolisées notamment par la baisse des prix du médicament, à l’initiative du ministère de la santé, et la mise en place du contrat programme. Organisation de l’AMIP, évolution du secteur, relations avec les pouvoirs publics…, M. Sedrati qui, visiblement, opte pour le dialogue, exprime son point de vue sur tous les grands dossiers.

L’AMIP connaît depuis quelques jours des remous. Vos pairs vous ont élu pour un deuxième mandat, après un premier mandat (2007-2010), parce que vous êtes l’homme du consensus. Comment analysez-vous cette situation ?
Comme il peut arriver dans toute famille (qu’elle soit politique, professionnelle ou civile), l’AMIP a vécu ces derniers temps quelques perturbations. Ceci s’explique par la révision en cours de la politique nationale de la santé et ses incidences. La réorganisation engagée aujourd’hui de l’AMIP traduit notre volonté de nous adapter à cette nouvelle dynamique. Et je ne suis pas l’homme du consensus comme vous dites, le consensus était largement acquis par la grande majorité des membres des différentes associations de ce secteur. Je suis tout simplement l’homme du moment pour confirmer notre adaptation et les adhérents de notre association m’ont honoré pour assurer cette mission.

Une semaine après l’assemblée générale, les esprits se sont-ils calmés ?
Sincèrement, cette restructuration s’est faite en toute sérénité et compréhension entre les membres des différentes associations. Je suis certain qu’elle sera source de synergie et d’efficience pour réussir à atteindre l’objectif commun de nos opérateurs: contribuer du mieux possible à l’amélioration de l’accès aux soins pour nos concitoyens, tout en renforçant l’intérêt socioéconomique de notre secteur.

Justement, quel est l’état des lieux de l’industrie pharmaceutique qui a connu des perturbations durant les deux dernières années ?
Le secteur traverse ces derniers temps une situation difficile qui s’explique par une conjoncture économique internationale et nationale dégradée, et dont l’impact principal qui nous concerne est la restriction des dépenses de santé (la croissance du secteur n’est que de 2% environ en 2012/2013). Et, bien sûr,  cela va encore s’aggraver par l’impact de la révision des prix engagée par le ministère de la santé, et la baisse du chiffre d’affaires de l’industrie pharmaceutique suite aux diminutions de prix générales programmées. D’où, sans aucun doute, de sérieuses difficultés dans nos projets d’investissements, d’emplois et de développement à l’international. Sans oublier la limitation de notre consommation nationale moyenne par habitant qui ne dépasse pas 400 DH par an, et nos systèmes de prises en charge (AMO/RAMED) qui restent toujours trop faibles malheureusement.
Côté chiffres, on peut retenir que le marché national du médicament est de 12 milliards de DH, dont environ 15% pour le secteur public. L’Association marocaine de l’industrie pharmaceutique, comme son nom l’indique si bien, représente la majorité des opérateurs au Maroc, que ce soit des multinationales avec des médicaments d’innovation et des génériques, ou des sociétés marocaines de génériques purs. Elle comprend 18 laboratoires qui couvrent au moins 70% du marché pharmaceutique marocain. Pour ce qui est du médicament générique, 85% au moins des 30% que représente ce médicament dans la consommation nationale sont assurés par les sociétés membres de l’AMIP. Tout ceci pour dire que l’AMIP a un rôle prépondérant dans la politique nationale pharmaceutique, et a donc d’autant plus une grande responsabilité dans la réussite de cette politique.

Le nouveau bureau a tenu, lundi dernier, sa première réunion de travail. Quel est le plan d’action retenu pour contribuer justement à la mise en place d’une politique nationale du médicament ?
Un plan d’action est en train d’être mis en place par le nouveau bureau. Il concerne les questions essentielles suivantes, à savoir la participation à la réussite de la procédure de révision des prix engagée par le ministère de la santé, l’amélioration de l’image et la reconnaissance de l’intérêt du secteur du médicament pour le pays par tous les acteurs publics et privés concernés, la contribution effective à la réussite du contrat programme de développement du secteur signé en février 2013. Le plan stratégique 2013-2023 comprend entre autres points le développement de la fabrication locale, la participation à la formation, la recherche et développement, l’attractivité des investissements et le développement à l’international. Et pour la réalisation de ce plan d’action, nous souhaitons la collaboration de tous les acteurs publics ou privés concernés et notamment les autres associations du médicament (MIS, AMMG, AMDP, FNSPM) et autres organismes professionnels.

Et qu’en est-il du contrat programme sectoriel ?
La concertation avec notre administration se poursuit pour la mise en place de toutes les mesures d’application et d’accompagnement nécessaires pour la réussite de la politique pharmaceutique nationale. Nous sommes confiants quant à la volonté exprimée en particulier par les ministères de tutelle, notamment la Santé par la voie d’El Hossein El Ouardi, et l’Industrie et le Commerce par la voie de Moulay Hafid El Alamy, pour la réussite de cette transition.

Cette période de transition sera marquée par l’entrée en vigueur du décret relatif à la baisse du prix des médicaments. Quelles sont vos appréhensions ?
Le décret pour la baisse des prix était une nécessité indiscutable. Et ce, dans sa globalité, du fait d’un système ancien non actualisé et des variations survenues dans ce domaine à l’échelon international. Je rends hommage au nom de tous les opérateurs du secteur à la détermination de M. El Ouardi d’avoir fait aboutir ces nouvelles règles, malgré les grandes difficultés rencontrées. Cependant, il est certain que les mesures générales prises dans ce décret auront des conséquences néfastes sur l’industrie pharmaceutique dans son ensemble s’il n’y a pas en urgence la mise en place de mesures d’accompagnement et d’adaptation aux contraintes économiques que nous allons rencontrer dès l’application effective de ce décret. Nous restons toutefois optimistes pour avoir l’écoute nécessaire afin de préserver ce secteur stratégique pour le pays, que ce soit par le médicament d’innovation qui contribue au progrès médical ou par le médicament générique qui élargit l’accès à nos concitoyens. Je suis aussi optimiste quant à l’avenir de ce secteur car les besoins en soins et médicaments restent très grands que ce soit au niveau national, régional ou international. Nous avons la détermination de contribuer à la satisfaction de ces besoins du mieux possible. Et ce, pour le bien-être du maximum d’humains et pour le développement de notre pays.

Quelle stratégie alors pour le développement à l’international ?
Pour ce qui est des perspectives de développement sur le marché de l’exportation, il faut noter d’abord que plusieurs entreprises nationales sont déjà opérationnelles dans plusieurs pays. Je citerai, entre autres, Laprophan, Sothema, Cooper Pharma, Pharma 5, Bottu, Galenica, Genpharma, Polymedic, Afric Phar. Les laboratoires Sanofi assurent déjà depuis plusieurs années l’export de son site au Maroc vers l’Afrique d’un produit contre le paludisme. D’autres sociétés sont au début ou en pleine démarche, il faut espérer que nos administrations continuent à apporter l’appui nécessaire pour renforcer ce développement. Notre association dispose également d’une commission dédiée spécialement à ce volet. Aujourd’hui, l’export représente près de 8% de notre production nationale.

Les perspectives pour le secteur ?
Je suis de nature optimiste, et je reste confiant…