Le pétrole flambe, la hausse du prix du carburant à  nouveau envisagée

Les charges de compensation budgétisées insuffisantes pour soutenir davantage les prix actuels.
Le retour au système d’indexation n’interviendra que si
les prix redescendent en dessous de 60 dollars le baril n Le ministère
de l’Energie a soumis 5 scénarios au gouvernement.

Nouvelle hausse du prix des carburants ? Il semble que cette fois-ci, les automobilistes n’y couperont pas. Après avoir opéré deux hausses en 2005 (le 15 mai et le 7 août) et tergiversé au cours du quatrième trimestre 2005, tablant sur une accalmie, le gouvernement se trouve bien embêté. Même le prix de 60 dollars retenu dans la Loi de finances 2006, et pour lequel la subvention a été budgétisée, est aujourd’hui dépassé. En début de semaine, le cours du brut dépassait les 68 dollars à Londres (pour le brent) et frôlait les 70 dollars à New York. Cela n’était pas arrivé depuis le 1er septembre 2005. Les analystes (les spéculateurs, comme les appelle Pierre Terzian, directeur de la revue Pétrostratégies – voir entretien en page suivante) n’excluent pas la possibilité de voir le marché franchir la barre des 70 dollars ; le record historique, rappelons-le, ayant été enregistré le 30 août 2005 lorsque le prix de l’or noir atteignait 70,85 dollars le baril, un jour après le passage du furieux cyclone Katrina dans le sud des Etats-Unis d’Amérique.

Compte tenu de la situation géopolitique, qui connaît ces dernières semaines une brusque dégradation (conflit dans le delta du Niger, au Nigéria, problème de succession au Koweït, sans parler de l’interminable guerre en Irak et de l’explosif dossier nucléaire iranien), et du froid sibérien qui s’abat sur l’Europe, il est difficile de tabler sur quelque répit dans cette flambée du prix du pétrole.
Dans cette configuration, le Maroc, qui importe la quasi-totalité de ses besoins en pétrole, se trouve parmi les pays qui subissent cette dure loi du marché. Et du coup, la lancinante question du retour au système d’indexation des prix intérieurs sur les cours internationaux, suspendu depuis cinq ans, se pose de nouveau avec acuité. Le gouvernement, à travers les différents ministres concernés par le dossier, s’était maintes fois engagé à remettre en selle ce système d’indexation. Rappelons que pour 2006 -et sur la base d’un baril à 60 dollars- l’enveloppe prévue, dans la Loi de finances, au titre de la compensation des produits pétroliers se monte déjà à 8 milliards de dirhams, auxquels il faut ajouter les arriérés de 2005 d’un montant de 4,5 milliards de dirhams. La facture risque donc d’être extrêmement lourde dans le cas d’un soutien des prix au-delà.

Quelle solution ? Il se trouve que le retour au système d’indexation paraît difficilement réalisable à l’heure qu’il est, en raison justement du renchérissement du prix du brut. «Si le prix du baril ne revient pas en dessous des 60 dollars, l’indexation devient presque impossible à réaliser. Car, vouloir indexer les prix intérieurs sur ceux du marché international, en l’état actuel des choses, voudrait dire qu’il faudrait opérer des augmentations très importantes, difficilement supportables par l’économie nationale», explique une source ministérielle. De fait, et au vu de la structure actuelle de prix sur le marché marocain, le prix d’équilibre se situe aux alentours de 47 dollars. Déjà en tenant compte des augmentations de 2005 et avec une moyenne de 55 dollars le baril, le différentiel supporté encore par l’Etat est de 1 DH par litre de gasoil et 100 DH par tonne de fioul.

Le ministère de l’Energie et des Mines, de son côté, a mis au point cinq scénarios pour faire face à la flambée des prix, mais on ignore le sort que le gouvernement a réservé à ces propositions. Le premier de ces scénarios consiste en un retour au système classique d’indexation, avec des augmentations substantielles à la pompe. Le deuxième est un maintien de la situation actuelle et, dans ce cas, les charges de compensation pourraient atteindre plus de 10 milliards de DH. Le troisième scénario propose de fixer un prix de référence de 55 dollars et, au-delà, de réduire la TIC à mesure que le prix augmente, ce qui impliquerait un manque à gagner en terme de recettes fiscales. Le quatrième, lui, opère une combinaison entre une prise en charge par l’Etat d’une partie de la hausse et une répercussion sur le consommateur. Quant au cinquième, il suggère une indexation limitée au supercarburant et au gasoil 350, le gasoil ordinaire restant à son niveau actuel.

Au-delà de ces propositions, une chose paraît certaine aujourd’hui : si l’indexation ne peut pas se faire parce que trop onéreuse, l’augmentation des prix, elle, aura bel et bien lieu. Le tout est de savoir quand ? Nulle réponse pour le moment, mais comme on tient à l’assurer, «il s’agirait de toute façon de hausses modérées mais progressives»

L’Opep n’a pas les moyens de peser sur les prix

La Vie éco : En début de semaine, le baril de pétrole frôlait les 70 dollars ; est-ce une tendance lourde et comment expliquer cette évolution ?
Pierre Terzian : Aujourd’hui les pétroliers ne sont plus maîtres du marché. Ce sont les facteurs géopolitiques et les spéculateurs qui sont les maîtres du jeu. Si l’on s’en tient au seul facteur pétrolier, on constate bien que la croissance de la demande est ralentie, et dans certains pays, comme les Etats-Unis, la demande a même baissé. Parallèlement, la production, elle, augmente, ce qui veut dire que les fondamentaux de ce secteur sont bons.
Seulement voilà, les incertitudes géopolitiques offrent aux spéculateurs l’opportunité de réaliser des profits, et à partir de là la tendance des prix se trouve déconnectée par rapport à la tendance des fondamentaux.

Une réunion de l’OPEP est prévue à Vienne, fin janvier. Pourrait-elle déboucher sur un répit dans cette envolée des prix du pétrole ?
Il faut attendre la deuxième moitié de 2006 pour voir si l’OPEP peut disposer d’une certaine marge de manœuvre, en matière de hausse de la production. Certes, l’Arabie Saoudite, de manière officielle, estime élevé le niveau actuel du prix du pétrole. En fait, ni l’Arabie Saoudite ni l’OPEP n’ont véritablement les moyens de peser sur les prix.

Est-ce à dire que nous nous acheminons tranquillement vers les 100 dollars le baril, comme le prédisent certains analystes ?
Ceux qui avaient prédit les 100 dollars le baril, ce sont justement les spéculateurs. Chaque fois que les prix donnent des signes de recul, comme à la fin de 2005 par exemple, les spéculateurs «sortent» des études pour annoncer des prix élevés.
Il faut néanmoins signaler que les spéculateurs ne…spéculent pas sur du vide, ils se basent, pour avancer leurs chiffres, sur les incertitudes géopolitiques et les risques de baisse de production liés à celles-ci. Et ces risques sont réels : persistance de la guerre en Irak avec, de temps en temps, des actes de sabotage des infrastructures pétrolières; difficulté liée à la transition politique au Koweït ; troubles au Nigéria ; le dossier nucléaire iranien…A tout cela, il faut ajouter les conditions climatiques en Europe, particulièrement dures cette année, qui risquent de perturber le cycle de production au moment même où la demande augmente fortement.

Un prix du pétrole trop élevé, n’est-ce pas préjudiciable pour la croissance économique mondiale et, in fine, pour les pays producteurs et exportateurs eux-mêmes ?
Tout le monde n’est pas touché de la même façon par la hausse des prix du pétrole.
Il faut savoir que l’argent du pétrole finit toujours par revenir dans le circuit financier international. Combien de temps ce retour prendra et vers quelle destination ira cet argent, c’est la question qui se pose. En tout cas, un pays comme les Etats-Unis ne paraît pas affecté outre mesure par cette hausse : parce que, attirant beaucoup d’investissements, la croissance économique y est forte, en dépit du fait que ce pays importe 65 % de sa consommation de pétrole
Salah Agueniou