«Le paiement mobile ne réglera pas, à lui seul, le problème du cash ou de l’informel»

Chaque année, le CMI accueille 9 000 nouveaux commerçants équipés en TPE avec un parc actif qui progresse de plus de 15%. Pour accélérer le paiement mobile, le CMI ouvre son parc de TPE à l’acceptation des wallets mobiles émis par les différents acteurs. Une fiscalité avantageuse pour les commerçants, des campagnes de communication et de sensibilisation avec un focus sur les populations rurales sont les clés de succès pour un usage généralisé du paiement mobile.

La Vie éco : La part des retraits par carte bancaire dans le total des opérations représente 90% du montant des opérations et 81% en nombre d’opérations (à fin septembre 2019). Pour quelles raisons les retraits dominent encore l’utilisation de la carte ?
D’un côté, les citoyens marocains restent majoritairement utilisateurs de cash pour leurs dépenses quotidiennes (épicerie, boulangerie, transport, tabacs, stationnement, marchés et souks…) et utilisent leur carte bancaire principalement pour effectuer des retraits dans un réseau de plus de 7000 GAB. De l’autre, le nombre de commerçants de proximité équipés de terminaux de paiement demeure faible par rapport au potentiel d’équipement. La carte bancaire prend toutefois des parts de marché sur le chèque mais pas suffisamment sur le cash.
On constate depuis plus de deux ans une croissance forte de la part des paiements par carte au détriment du cash dans la grande distribution, les stations-services, les pharmacies. On remarque également une demande plus prononcée des commerçants de proximité en équipement TPE.

Quelle est votre stratégie pour améliorer significativement l’usage des cartes pour le paiement ?
Nous travaillons sur 2 leviers. Il s’agit d’abord de la densification de notre parc de commerçants de proximité que nous équipons gratuitement avec des terminaux de dernière génération acceptant également les paiements digitaux. Nous accueillons chaque année 9 000 nouveaux commerçants équipés en TPE. D’ailleurs, notre parc actif progresse de plus de 15% par an. L’activation des cartes en paiement, en partenariat avec les banques, est notre second levier. Différents dispositifs d’activation sont utilisés: campagnes promotionnelles régulières, tombolas, programmes de fidélité…
A cela vient s’ajouter l’enrichissement de l’offre monétique : plafonds adaptés, cartes multiservices, dotations en devises pour le e-commerce et la dotation touristique… Résultat: nous enregistrons depuis le début de l’année une croissance de plus de 22% des cartes actives en paiement.

Comment booster le e-commerce cantonné à 4,6 millions d’opérations de paiement en ligne pour un montant de 2,3 MMDH (au premier semestre 2019) au-delà des grands facturiers ?
Pour ce faire, il est nécessaire de se doter d’une offre plus riche et du contenu qui intéresse la plupart des Marocains, notamment les jeunes… et surtout une volonté claire des promoteurs des différents sites de e-commerce de se passer du cash à la livraison. Une grande partie des ventes en ligne se fait, en effet, en cash à la livraison, principalement en raison de la méfiance des acheteurs quant à la qualité du produit acheté et dans une moindre mesure au manque de confiance dans les paiements électroniques (crainte de voir ses données bancaires subtilisées).
En matière d’offre, nous constatons un engouement de market places internationales pour le marché marocain mais aussi une multitude de petits sites locaux positionnés sur des marchés de niche. La structure et la petite taille de notre marché donnent un avantage aux market place qui offrent une vitrine très large aux entrepreneurs marocains et permettent une économie d’échelle et des services de livraison, de collecte des paiements, de stockage et surtout de marketing/communication qui demeurent intéressants pour un commerce en ligne.

Vous avez obtenu l’agrément de BAM pour le paiement mobile. Comment expliquez-vous le retard de lancement de cette solution? Est-ce que vous vous préparez au lancement de votre offre CMI ?
Le CMI détient un agrément d’établissement de paiement d’abord pour l’exercice de son activité d’acceptation monétique élargie aux autres activités encadrées par cette nouvelle réglementation (tenue de comptes de paiement et la mise à disposition de solutions électroniques permettant le transfert d’argent, le paiement marchand et le règlement de diverses factures et créances).
Concernant le paiement mobile, notre proposition de valeur pour l’ensemble de l’écosystème est d’abord l’ouverture de notre parc de TPE à l’acceptation des wallets mobiles émis par les différents acteurs (banque, edp, telco…). Nous sommes convaincus que l’amorçage de l’usage des wallets digitaux passera par la disponibilité d’un réseau de commerçants suffisamment dense. A ce jour, seul le CMI peut proposer cette facilité en attendant que se développent de nouveaux réseaux de commerçants équipés et enrôlés. Cette tâche prendra des années avant de voir suffisamment de petits commerces accepter naturellement les paiements mobiles.

Comment évaluez-vous la pertinence de cet outil de paiement mobile dans un marché marocain rongé par l’informel certes mais où le smartphone connecté est largement utilisé?
La réduction de la circulation du cash et l’inclusion financière des Marocains est une action multidimensionnelle. Elle ne se limite pas seulement au paiement mobile. Il faut donc arrêter de croire que le paiement mobile, tel qu’il a été imaginé au Maroc, règlera à lui seul le problème du cash ou de l’informel.
La stratégie nationale d’inclusion financière (SNIF) s’appuie sur différents leviers :

• levier fiscal : une fiscalité favorable aux commerçants réalisée à travers le paiement mobile ;
• sensibilisation et communication : campagnes nationales pour crédibiliser ces nouveaux modes de paiement
• Focus sur les populations rurales et les structures agricoles (coopératives…).

Tous les ingrédients permettant le développement de ce mode de paiement existent: 20 millions de smartphones, infrastructure de paiement digitaux et interopérabilité en place, réglementation mise en œuvre et gisements de clients non bancarisés. Mais il existe également beaucoup de freins: faiblesse des revenus des populations à inclure financièrement, coût important pour enrôler les petits commerçants et les équiper, crainte de la traçabilité et d’une fiscalité inadaptée et enfin l’absence d’avantages et d’incentives pour amorcer l’adoption et l’usage.

Dès lors que le cash reste accessible, sans coût pour le commerçant ou le client final, nous aurons du mal à réformer en profondeur l’écosystème commerçant au Maroc.