Le modèle de financement des projets en Afrique remis en question

Selon les intervenants, l’Afrique a besoin de 200 milliards de dollars par an. Le marché des capitaux finance à peine 5% des projets. Il est désormais nécessaire d’apporter une réponse financière à la mesure des enjeux.

Un débat structuré, bien documenté et surtout réaliste sur le financement de projets en Afrique lors d’une conférence organisée le 26 octobre, à Casablanca, par le Club Afrique Développement du groupe Attijariwafa bank. Selon Youssef Rouissi, directeur général adjoint à Attijariwafa bank en charge de la Banque de financement et d’investissement, le choix de la thématique «s’est imposé vu les besoins considérables d’investissement de l’Afrique et de la nécessité d’apporter une réponse financière qui soit à la mesure des enjeux». En effet, selon des études citées par les intervenants, l’Afrique manque d’environ 200 milliards de dollars de financements par an. Si les flux financiers extérieurs vers le continent sont en progression constante, passant de 100 milliards de dollars en 2000 à 183 milliards en 2015, indicateur de l’attractivité croissante du continent auprès des investisseurs, ils s’avèrent encore insuffisants. Selon M. Rouissi, par exemple, rien que pour les infrastructures, l’Afrique arrive à peine à couvrir la moitié du besoin annuel de financement estimé à près de 100 milliards de dollars.

Trouver les leviers pour mobiliser l’épargne intérieure

Et il n’y a pas que les infrastructures ! Le continent fait face à d’autres défis de taille. L’Afrique importe 60% de son énergie : environ 46 milliards de dollars devront être investis chaque année afin de combler ce gap énergétique. Un autre défi majeur concerne la transformation de l’agriculture, sachant que le continent compte plus de 60% des terres arables non cultivées dans le monde, mais importe annuellement l’équivalent de 35 milliards de dollars de nourriture.

De plus, avec une population urbaine qui devrait dépasser les 900 millions d’habitants à l’horizon 2040, le défi de l’urbanisation s’impose également avec tout ce qu’il induit en termes d’investissements dans les infrastructures et les services de base.

Face à tous ces défis, «l’Afrique a besoin d’assurer son autonomie financière et de trouver des leviers pour une meilleure mobilisation de l’épargne intérieure aussi bien à travers les canaux bancaires que ceux des marchés de capitaux, en parfaite complémentarité avec les sources de financement qui s’offrent sur le marché international», estime le DGA de la banque.

A ce titre, le marché des capitaux, y compris le capital-investissement, ne sert pas de vrai levier et sa contribution reste limitée en Afrique. A en croire Lamia Merzouki, DGA de Casablanca Finance City, ce canal contribue à peine à hauteur de 5% au financement des entreprises contre 95% assurés par le secteur bancaire. Pour elle, ceci s’explique entre autres par l’essor de grands groupes bancaires panafricains, notamment marocains, au moment où les marchés boursiers africains manquent de taille critique.

Mais l’explication est aussi culturelle ! Badr Benyoussef, directeur du développement de la Bourse de Casablanca, soutient pour sa part que les PME n’appréhendent pas encore clairement et comme il le faut la Bourse et restent culturellement à l’écart de ce moyen de financement. Il estime que l’effort d’éducation et de vulgarisation doit être soutenu pour changer cette situation. «Un travail de sensibilisation et de formation s’avère ainsi nécessaire», ajoute-t-il. 

Le développement des PPP, une nécessité

Cela dit, les panélistes relèvent que même au niveau des banques, l’accès au financement des PME n’est pas toujours facile. «Car souvent elles ne répondent pas à tous les critères d’éligibilité imposés par les banques, parfois lourds et difficiles d’être remplis par une TPME», concède Younes Addou, vice-président Finance d’OCP Africa. Koen Beckers, PDG d’Albatros Energy, estime lui aussi que le problème ne réside pas toujours dans le financement, mais souvent dans les projets eux-mêmes qui sont parfois non bancables. Les intervenants de tous bords insistent également sur le fait que les financements à long terme, particulièrement pour les grands projets énergétiques ou d’infrastructures, manquent davantage. Devant le manque de ressources de la majorité des États africains, le privé est appelé à la rescousse. D’où la nécessité d’accélérer le développement de partenariats public-privé (PPP) en vue d’attirer les investissements pour les infrastructures et les services concessionnels, comme le recommande Koffi Klousseh, directeur du développement de projets du Fonds Africa 50. Aussi, l’accompagnement des TPME pour présenter des projets qui peuvent prétendre à des financements et convaincre l’investisseur est nécessaire. «Souvent l’investisseur (ou le banquier) et le porteur de projet n’ont pas les mêmes attentes et n’appréhendent pas les réalités à travers le même prisme. De ce fait, on arrive rarement à trouver des bailleurs de fonds pour des projets pourtant viables», conclut Koffi Klousseh.