Larbi Belarbi : Produire plus d’autos ? Où sont les ingénieurs ?

La Logan montée au Maroc est intégrée à hauteur de 28%. Elle
devrait atteindre 40% fin 2007.
Les équipementiers marocains exportent pour 800 millions d’euros par an dont 50% de câbles.
Les grands constructeurs comptent augmenter jusqu’à 60% la part des pièces achetées dans les pays low-cost (LCC) dont le Maroc.

Larbi Belarbi est PDG de Somaca et également président de l’Association marocaine de l’industrie et du commerce automobile (Amica). Pour lui, le secteur automobile au Maroc revient de loin. En 2002, au moment où l’accord avec Fiat était venu à expiration, la Somaca était dans l’incertitude. Aujourd’hui, grâce en partie à la Logan, c’est tout le secteur qui est en phase de décollage. La Logan montée au Maroc est appréciée même en Europe. Les équipementiers marocains rivalisent avec leurs concurrents roumains, tunisiens, turcs et autres. Pourtant, du chemin reste encore à faire. Pour le patron de la Somaca, la réussite du pari sur l’automobile dépend de deux éléments : les compétences et la nécessité pour le Maroc de passer de la sous-traitance à la recherche et développement. Explications.

La Vie éco : Somaca est aujourd’hui la seule chaîne de montage du pays alors que les perspectives offertes par l’exportation de la Logan sont très intéressantes. N’y a-t-il pas besoin de s’équiper plus?
Larbi Belarbi : Les constructeurs ne s’intéressent à un pays que quand son tissu d’équipementiers est important. Généralement, 70 à 75% des pièces et composants d’un véhicule sont achetés à l’extérieur auprès de fournisseurs. Le constructeur, pour être compétitif, a besoin de trouver des équipementiers sur place ayant des produits de qualité suivant les standards internationaux, à des prix attractifs et une logistique performante pour acheminer ces pièces. Dans le cas du Maroc, on ne peut plus considérer le marché marocain uniquement mais le marché régional. Le Maroc devient alors une sorte de plateforme pour la région. D’ailleurs, les équipementiers marocains exportent actuellement pour l’équivalent de 800 millions d’euros. Les constructeurs français sont aujourd’hui prêts à multiplier par 4 ou 5 les volumes achetés auprès des équipementiers marocains, encore faut-il que ces derniers offrent les produits, la qualité et les coûts qui conviennent.

Et ils ne le sont pas encore suffisamment ?
Si vous analysez les 800 millions d’euros dont je faisais état, vous trouverez que plus de 50% sont réalisés à travers la vente de câblage. Sur cette activité, le Maroc est indéniablement compétitif. Mais nous ne devons plus nous suffire des activités de sous-traitance à faible valeur ajoutée et à forte composante de main-d’œuvre. Nous avons reçu récemment à l’Amica [NDLR : dont M. Belarbi est le président] des constructeurs et des industriels européens intéressés par l’implantation d’activités de recherche et développement. Mais pour le faire, nous avons besoin de plus d’ingénieurs, de cadres qualifiés…

Des profils que nous n’avons pas ?
Les constructeurs européens sont de plus en plus concurrencés par les asiatiques. Ils cherchent tous à augmenter leurs achats auprès des pays à bas coûts, dont le Maroc. Ces achats représentent aujourd’hui environ 20% et les constructeurs européens ont pour objectif de les augmenter de 50 à 60% dans les trois années à venir. Cela nous ouvre des opportunités importantes et c’est à nous de savoir les saisir.

Mais sommes-nous bien positionnés par rapport à des concurrents comme la Roumanie, la Tunisie, la Turquie, l’Egypte… ?
La concurrence aujourd’hui est effectivement très rude de la part des pays de l’Europe de l’Est mais dans une moindre mesure des pays du Sud de la Méditerranée. Demain, ce sera l’Inde et la Chine.

Clarcor est venu s’installer au Maroc en rachetant 80% de l’équipementier Sinfa. Peut-on s’attendre dans les mois à venir à d’autres opérations de ce genre ?
Pourquoi pas ? Mais ce qui est particulièrement nouveau, par exemple, ce sont les industriels asiatiques et américains qui commencent à s’intéresser au Maroc non pas seulement en tant que marché mais en tant que plateforme pour la région. Ils viennent de plus en plus régulièrement dans notre pays pour s’y informer et s’enquérir de l’évolution du secteur automobile. Dans deux semaines, et pour la première fois, c’est une délégation américaine du secteur automobile qui va rencontrer les équipementiers marocains.

Qu’est-ce qui doit être fait concrètement et dans l’immédiat, aussi bien du côté des opérateurs que des pouvoirs publics ?
Durant ces cinq dernières années, le secteur a enregistré une croissance de son chiffre d’affaires de l’ordre de 20% par an environ. Ce n’est pas rien. Mais, de l’autre côté, quand on sait que le potentiel de développement du secteur au Maroc est le double, cela veut dire que, malgré nos 20% respectables, nous perdons une partie de notre potentiel. Après le travail de réflexion amorcé avec «Emergence», nous faisons aujourd’hui avec le ministère de l’industrie et du commerce un travail plus en profondeur, plus dans le détail, plus ciblé. Et je pense que le ministère annoncera, dans quelques semaines, le contenu de l’offre du Maroc ainsi que les structures qui seront mises en place pour la mise en œuvre et l’accompagnement de ce programme.

En attendant, quelles sont les faiblesses de notre tissu industriel ?
Je suis amené à discuter avec les constructeurs et je me rends compte qu’un des grands volets sur lesquels ils veulent nous solliciter est celui de la recherche et développement. Les grands constructeurs sous-traitent une bonne partie de leurs activités R&D. Partant, ils souhaiteraient avoir des structures au Maroc qui leur feraient des propositions dans ce sens. Aujourd’hui, les grands constructeurs sous-traitent ces activités essentiellement en Europe de l’Est et en Asie, particulièrement en Inde.

Pourquoi ?
Tout simplement parce que le Maroc n’a pas suffisamment de techniciens et d’ingénieurs. Quand une entreprise européenne a besoin, par exemple, de 350 ingénieurs et techniciens, elle doit passer en revue pas moins de 1 500 dossiers et CV. Nous n’avons pas ces 1 500 cadres qualifiés disponibles par projet aujourd’hui au Maroc. C’est pour cela que le Maroc a entamé une course contre la montre pour former très rapidement les profils nécessaires. Autrement nous en resterons au stade de la sous-traitance et nous ne pourrons pas être considérés véritablement comme une plateforme régionale de l’automobile et, surtout, un site de création de valeur ajoutée.

Somaca produit aujourd’hui 30 000 véhicules par an dont 50% de Logan pour une capacité réelle de 75 000. Pourquoi n’avez-vous pas encore atteint ce niveau de production ?
Il y a d’abord la contrainte liée au marché. Les 30 000 véhicules que nous avons produits en 2006 étaient destinés au marché local. Certes nous avions tablé sur plus car il était prévu d’exporter des Logan montées au Maroc à raison de 2 000 sur la Tunisie et 5 000 sur l’Egypte. L’accord d’Agadir n’est pas encore entré en application. Nous avons dû, par conséquent, revoir nos prévisions. Et pour les 5 000 que nous devons exporter en 2007 en France et en Espagne, il s’agit d’un marché d’opportunité. Pour ces marchés européens, la Somaca est en concurrence avec d’autres sites. Et je peux vous dire qu’en terme de qualité, nous sommes déjà sur un pied d’égalité avec d’autres sites de Renault. D’un autre côté, nous avons l’avantage de la proximité avec l’Europe. Nos produits arrivent plus vite sur le marché européen, particulièrement en Espagne et en France, que ceux en provenance des pays de l’Est. Avec le port Tanger-med, nous devrions réaliser des gains sur le plan logistique.

L’arrivée de nouveaux sites pour la production de la Logan, comme celui de l’Iran, par exemple, qui doit produire 300 000 unités par an, ne risque-t-elle pas de déstabiliser le Maroc ?
Notre vocation est d’être une plateforme régionale. Les équipementiers marocains réalisent 80% de leurs exportations sur l’Europe. Notre marché, c’est l’Europe et nos vrais concurrents sur ce marché, ce sont aujourd’hui les pays de l’Est aussi bien pour les pièces que pour le produit fini.

Qu’en est-il du marché américain aujourd’hui ? Y a-t-il réellement des opportunités à saisir ?
Il y a un an, aux Etats-Unis, beaucoup de constructeurs et d’opérateurs ne connaissaient pas le Maroc. Aujourd’hui, nous remarquons qu’ils veulent mieux connaître le potentiel marocain dans l’industrie automobile. Pas en tant que marché mais surtout en tant que plateforme et surtout parce qu’il a un accord de libre-échange avec l’UE et un accord de libre-échange avec les Etats-Unis. Pour un Américain, c’est là une opportunité de toucher l’Europe, un marché de 350 millions de consommateurs.Un exemple, récemment : General Motors a envoyé son directeur des achats Europe au Maroc pour prospecter et rencontrer les équipementiers marocains.

La dernière visite du Premier ministre et du ministre de l’industrie et du commerce à Paris et leur rencontre avec le patron de Renault, Carlos Ghosn, a donné lieu à quelques spéculations. Peut-on envisager une délocalisation de Renault au Maroc, un deuxième investissement ?
Je ne suis pas au courant des spéculations sur ce sujet.

Aujourd’hui, certains équipementiers affirment que les conditions qui leurs sont imposées pour pouvoir fournir des pièces de la Logan sont parfois intenables, réduction des marges, délais trop courts, investissements parfois trop lourds…
Au moment où nous travaillions encore sur le programme Logan, Renault avait réuni tous les équipementiers pour leur annoncer ce qui devait être fait pour pouvoir fournir des pièces pour le montage de la Logan. Tous, sans exception, avaient eu la même réaction, répondant que ce que demandait Renault relevait de l’impossible. Nous avons dû procéder au cas par cas. Nous avons discuté avec chaque équipementier et essayé de décortiquer le problème, nous avons passé en revue plus d’une centaine de produits et articles. Aujourd’hui, ils se rendent comptent que tout est possible et 28% des pièces montées sur la Logan proviennent des mêmes équipementiers.

Quel était l’objectif en termes de taux d’intégration de la Logan ?
L’objectif est d’atteindre un taux de 40% fin 2007. Nous sommes aujourd’hui à 28%.

Vous pensez atteindre cet objectif ?
Nous y travaillons, mais il faut signaler que la fermeture récente de Goodyear Maroc nous a posé un problème et nous serons obligés d’importer les pneus. Mais je reste confiant.