L’activité économique en berne au premier trimestre

Capacités de production utilisées à 60% à peine, crédits de trésorerie en baisse, consommation du carton et emballage en décélération…, début d’année très difficile pour la majorité des secteurs. Petit espoir dans l’agriculture, les récentes précipitations devraient améliorer la production de quelques cultures et de l’élevage.

Les opérateurs économiques qui pensaient que le pire est passé en sont pour leurs frais. Institut d’émission, économistes, banquiers, assureurs-crédits, industriels de l’emballage et responsables de fédérations professionnelles rapportent que l’activité économique était en berne au cours du premier trimestre.

Bank Al-Maghrib plante le décor dans sa dernière note sur la politique monétaire. L’institut d’émission y soutient que le ralentissement se fera sentir davantage avec une croissance qui devrait revenir à 1%. Selon BAM, cette forte décélération par rapport à 2015 émane principalement d’une baisse de 13,8% de la valeur ajoutée agricole, compte tenu d’une production céréalière de 38 millions de quintaux au lieu de 115 millions en 2015. En outre, la croissance non agricole devrait rester atone et très en deçà du potentiel des différents secteurs de l’économie, à quelques différences près. «Plusieurs activités en dehors de l’agriculture sont à la traîne en ce début d’année, à leur tête le BTP et l’immobilier et tous les secteurs exportateurs en dehors de l’automobile et des phosphates», commente Larabi Jaïdi, économiste. Le taux d’utilisation des capacités de production stagne autour de 62% (données de février).

Les banquiers sondés sont unanimes à rapporter qu’une majorité des pans de l’économie reste enfoncée dans la crise en ce début d’année. «Quelques secteurs résistent, mais peinent sérieusement à retrouver leur niveau normal. Les petites structures sont plus touchées, notamment sur fond d’allongement des délais de paiement. Nous ne pouvons pas suivre indéfiniment les demandes de financement, surtout avec la montée du coût du risque et la détérioration des états financiers présentés pour le renouvellement des lignes», explique un directeur général d’une grande banque de la place.

Les derniers chiffres disponibles sur la distribution des crédits démontrent une baisse des concours de trésorerie de 4,7% par rapport à janvier 2015. «En prenant en compte l’effet des opérations de Window dressing (ndlr : opérations effectuées pour embellir les comptes) en fin d’année qui ne donnent pas une vraie image des besoins de l’économie, la baisse des crédits de trésorerie devrait se confirmer en mars et être même plus nette», note le directeur général. Et ce, en dépit du fait que les banques ont réduit leurs taux débiteurs appliqués aux facilités de caisse de 17 points de base, selon les données de BAM. «Cette situation témoigne clairement d’un problème de demande liée à la baisse d’activité générale plus qu’à un durcissement des conditions de financement», commente le banquier.

Confirmant ces propos, Hicham Alaoui Bensaid, directeur Engagements et réclamations d’Euler Hermès Acmar, rapporte que les demandes de garantie (assurant le poste client) reçues par sa compagnie, qui couvre 85% du marché de l’assurance crédit, sont en nette baisse sur le premier trimestre. Ce qui dénote de la baisse des transactions inter-entreprises.

De son côté, Mounir El Bari, directeur général de Gharb Papier Carton (GPC), affirme que la demande adressée au carton et emballage a crû timidement de 2,5% sur le premier trimestre contre une moyenne de 5% sur les dernières années. «Au niveau de quelques secteurs clients, nous avons enregistré même des baisses parfois drastiques comme c’est le cas pour la céramique dont la demande a fondu de 20%», ajoute-t-il.

Un attentisme engendré par l’effet psychologique de la faible campagne agricole

Dans ce contexte de ralentissement confirmé, l’attentisme reste le maître-mot. Cet état impacte davantage la situation et hypothèque les chances d’une éventuelle reprise. A ce titre, force est de constater qu’une bonne partie des opérateurs économiques manquent de visibilité sur le court terme. A en croire la dernière enquête de conjoncture de BAM (février), entre 30 et 50% d’entreprises n’ont pas de visibilité sur le deuxième trimestre. Plusieurs opérateurs citent, dans ce sens, l’effet psychologique de la faible campagne agricole qui aggrave d’habitude l’incertitude et le manque de confiance des acteurs économiques.

Cela dit, les analystes de la banque centrale nuancent la situation dans l’agriculture, secteur dont le comportement impacte profondément la croissance globale.

Pour eux, les précipitations enregistrées depuis février devraient contribuer significativement à l’amélioration de la production des cultures printanières, de l’arboriculture fruitière, des maraîchages et de l’élevage. Larabi Jaïdi estime de son côté que l’effet négatif de la faible récolte agricole sera compensé en partie par l’épargne constituée chez les ménages agricoles lors de la campagne 2015 (année record) et le stock des fourrages constitué. Autre facteur encourageant, des opérateurs relèvent une légère reprise chez les exportateurs des agrumes et des tomates destinés à la Russie et à l’Europe. M. El Bari note en substance que la demande adressée au carton et emballage émanant de l’agriculture est en hausse de 5% sur le premier trimestre. Toutefois, comme le souligne la banque centrale, les revenus agricoles devraient nettement se replier, ce qui impactera profondément l’activité du secteur et plus largement la consommation finale.

Les services IT et télécommunications, le conseil et l’offshoring résistent tant bien que mal

Dans l’industrie, le marasme prévaut chez une bonne partie des grandes filières en ce début d’année, à en croire l’enquête de conjoncture de BAM. Cette dernière fait état d’une stagnation de la production, d’une baisse des ventes et d’un niveau de carnet de commandes inférieur à la normale dans toutes les branches d’activité. Cette tendance est confirmée par plusieurs responsables de fédérations professionnelles des filières industrielles. Toutefois, ces derniers s’accordent sur le fait que les secteurs ne sont pas tous logés à la même enseigne. Selon leurs lectures, la branche électrique et électronique, l’énergie et l’agroalimentaire résistent mieux que le textile, la chimie-parachimie et les industries extractives, plus touchées par la baisse de régime.

Pour le BTP, secteur qui façonne en grande partie l’activité économique, les professionnels ne sont pas encore au bout de leur peine. Encore enfoncé dans la crise, le secteur subit de plus une coupe dans le budget du ministère de l’équipement dont l’enveloppe réservée aux marchés au titre de 2016 est passée de 36 à 32 milliards de DH, sachant que les taux de réalisation ne dépassent pas 78%. «La persistance de quelques pratiques dont l’allongement des délais de paiement aggravent la situation du secteur», soutient Mustapha Miftah, directeur de la Fédération nationale du bâtiment et travaux publics.

Dans les services, les opérateurs estiment qu’il est encore tôt pour se prononcer sur la conjoncture.

Néanmoins, Mohamed Taïb, directeur de la Fédération du commerce et des services (FCS) de la CGEM, note que les grands groupes ont réduit la voilure de leurs investissements et consomment moins. De ce fait, les entreprises spécialisées dans les services aux entreprises (sécurité, maintenance…) affichent une baisse d’activité dont l’ampleur dépend des secteurs de leurs clients. A l’opposé, les services IT et télécommunications, les prestataires de conseil et les opérateurs de l’offshoring tirent leur épingle du jeu.

S’agissant du commerce, l’électroménager connaît de sérieuses difficultés en ce début d’année. Il se détache des autres activités par le nombre élevé de défaillances de ses opérateurs, comme le rapporte M. Bensaid.

À l’export, l’accalmie est également de mise sur le premier trimestre. Selon Hassan Sentissi, président de l’Association marocaine des exportateurs (Asmex), les expéditions devront repartir à compter du mois d’avril malgré la méforme de la demande européenne. «Nous comptons maintenir notre volume d’exportation, sachant qu’une bonne partie des produits est de première nécessité telle que les denrées alimentaires et les matières premières», prévoit M.Sentissi.

Pour le reste de l’année, aucune amélioration de l’activité globale n’est en vue. Les analystes estiment que l’année est compromise pour la plupart du tissu productif. «Très difficile, 2016 ne sera pas certes une année de croissance pour la plupart des secteurs, mais aura le mérite d’assainir le marché et d’en exclure les acteurs opportunistes motivés par des logiques de spéculation. Seuls les opérateurs structurés et ayant les reins solides survivront pour affronter 2017», résume M. Bensaid.