Laà¢youne : 80 MDH investis dans une minoterie qui n’a jamais démarré

Une affaire étonnante : une unité ultra-moderne baptisée «Matahin Achifaa Alkoubra»,à Laâyoune, entièrement équipée, n’arrive pas à démarrer faute de fonds de roulement
Les banquiers, estimant s’être trop engagés, avec 47 MDH de crédits, refusent d’accorder une rallonge.

L’idée de départ est tout simplement inspirée : voici un citoyen jordanien, Salim Al Kilani, qui décide, en 2001, d’investir au Maroc et pas n’importe où mais dans les provinces du Sud, plus précisément à Laâyoune. Son projet consiste dans la construction d’une minoterie moderne car, en homme d’affaires avisé, il a remarqué qu’il n’y en avait pas une seule à 850 kilomètres à la ronde, toute la farine consommée dans les provinces du Sud provenant des minoteries d’Agadir et de sa région.

Mais son projet, aussi intéressant qu’il puisse paraître, finira en queue de poisson. La minoterie, baptisée par son promoteur «Matahin Achifaa Alkoubra», d’une capacité de production de 300 tonnes par jour, a été construite, entièrement équipée mais reste aujourd’hui fermée faute de blé à moudre. En effet, ses banquiers, estimant qu’ils sont allés trop loin dans ce projet, puisqu’ils ont financé la construction et le matériel, refusent d’accorder à l’entrepreneur une rallonge indispensable pour le financement des approvisionnements.

Le promoteur est poursuivi devant les tribunaux pour le remboursement des dettes
M. Al Kilani, qui a hypothéqué ses biens et ceux de son épouse, se dit aujourd’hui tout simplement ruiné. Sa situation est même plus compliquée, sachant que ses banques le poursuivent devant les tribunaux pour récupérer leur mise de départ…

Mais revenons au début de l’histoire. C’est donc en juin 2001 que Salim Al Kilani commence son parcours du combattant en montant son dossier d’investissement sans omettre au préalable de prendre un associé du terroir en la personne du dénommé Bachir N’dor, qui détient 25% du capital de la société. L’investissement total initial est de 64 MDH, dont 24 millions en fonds propres et 40 millions financés à parts égales par l’ex-BCM (Banque commerciale du Maroc) et BMCE Bank, chef de file dans cette opération. Déjà à ce stade, les complications ne manquent pas : il aura besoin de six mois pour obtenir toutes les autorisations nécessaires. Les travaux de construction du local démarrent en février 2002 et sont achevés en 2003.

Le projet est même bien accueilli par les autorités locales car, en plus de l’approvisionnement rapide de la région, il permettra de créer une centaine d’emplois. A tel point que l’on demande au promoteur d’augmenter la capacité de production initiale qui était de 250 tonnes par jour à 300 tonnes. Cette extension nécessite une enveloppe de 16 MDH, soit un investissement global de 80 MDH. L’investisseur apporte 9 MDH et les deux banques accordent, après quelques hésitations, une rallonge de 7 millions, la dernière, lui signifie-t-on à la BCM. Auprès de cette dernière, d’ailleurs, il s’engage par écrit à ne plus demander de crédit. Pour précision, l’investissement est garanti par la CCG (Caisse centrale de garantie) à hauteur de 20 MDH, en dehors des garanties personnelles des associés.

Jusqu’ici, on est dans le cycle vertueux de l’investissement car, tout compte fait, après quelques tracasseries administratives et beaucoup de retard dans le déblocage des crédits, le projet prend forme. La société paie même les intérêts trimestriels réguliers aux bailleurs de fonds.

Mais voilà que le 3 décembre 2002, l’intéressé apprend par la télévision et la presse que les autorités locales de Laâyoune ont procédé au lancement du premier projet industriel d’une valeur de 50 MDH. Il s’agit d’une minoterie, située sur un terrain mitoyen à la sienne, réalisée par la société Grands moulins d’Al Janoub. Le projet est considéré comme le projet de démarrage du CRI de Laâyoune. Mais, à ce jour, on ne sait pas ce qu’il est devenu…..

Toujours est-il qu’à partir de ce moment-là, explique Salim Al Kilani, les portes ont commencé à se fermer. Les dettes s’accumulent mais la société fait face tant bien que mal au remboursement de ses échéances bancaires… Dans tous les cas, l’équipement est installé et la minoterie est fin prête pour fonctionner en janvier 2005. C’est alors que tout se complique. Pour s’approvisionner en grains, le promoteur s’adresse à nouveau aux banques, BMCE Bank et Attijariwafa bank. Il demande 25 MDH, dont 22 millions en accréditifs pour payer la marchandise et 3 millions pour le fonctionnement. A l’en croire, si BMCE Bank a été plutôt à l’écoute et s’est investie entièrement dans le projet, c’est un niet catégorique qu’il a reçu de la part des responsables d’Attijariwafa bank qui ont brandi son engagement à ne pas demander de nouveau crédit.

Salim Al Kilani tient à souligner l’écoute qu’il a trouvée auprès des responsables de BMCE Bank et, à leur tête, le président Othman Benjelloun qui a suivi ce dossier en personne au moment où il commençait à s’enliser. Au niveau de cette banque, M’Fadel Lahlaissi, directeur du pôle corporate, qui a supervisé le montage du dossier à ses débuts, regrette que les choses en soient arrivées là. «C’est un projet qui aurait pu résoudre la question de l’approvisionnement en farine des provinces du Sud et même exporter vers des pays limitrophes comme la Mauritanie. Mais l’investisseur a aussi pris trop de retard sur le timing et a épuisé ses fonds propres», commente-t-il. C’est dommage !

Quant aux responsables d’Attijariwafa bank, ils n’ont pas souhaité faire de commentaire par «obligation de respect du secret bancaire».
Tout porte à croire que ce n’est pas de sitôt que la minoterie aura du grain à moudre !