La Vision 2010 doit-elle être «reformatée» ?

Adil Douiri reste optimiste quant à la réalisation des objectifs fixés par la Vision 2010.
Des professionnels estiment que la Vision 2010 devrait être réajustée car on ne lui a pas alloué les moyens qu’il faut.
Elus et partis politiques ne se mobilisent pas suffisamment pour le secteur.

«Produit Maroc: a-t-on la bonne stratégie ?», c’était le thème initialement prévu pour le dîner-débat sur le tourisme organisé par La Vie éco et Eventis, mardi 6 juillet. De fait, à l’heure où le secteur est à la croisée des chemins, avec un bilan à mi-parcours prévu début 2005, de la Vision 2010, le débat a largement débordé sur le thème pour porter sur la totalité de la stratégie touristique nationale. Où en est «la Vision 2010» ou, plus exactement, l’exécution du contrat-programme signé entre le gouvernement et la Fédération du tourisme, le 29 octobre 2001, et qui fixait comme objectif au secteur touristique d’attirer 10 millions de touristes en 2010 ? C’est finalement la question à laquelle devait répondre le ministre du Tourisme, Adil Douiri, qui était entouré d’intervenants impliqués au premier chef dans la réalisation de cet objectif. Il s’agit en l’occurrence de Jalil Benabbès Tâarji, président de la Fédération tourisme, de Saïd Scally, président du Conseil régional du tourisme (CRT) d’Agadir, la première station balnéaire du pays, et de Abdelhadi Alami, président de Dounia PLM et l’un des pionniers du tourisme au Maroc.
Certes, l’existence d’une stratégie nationale pour le secteur du tourisme n’est pas à remettre en cause. Toutefois, nombre de professionnels n’ont pas manqué de mettre le doigt sur les insuffisances de cette vision, voire son absence.

5 millions de touristes pour cette année selon Adil Douiri

Voyons d’abord l’état des lieux. Pour le ministre, il n’y a pas de doute : le Maroc aura ses 10 millions de touristes, peut être pas exactement en 2010, mais dans les années qui suivront cette échéance, car, pour lui, il y a une relation quasi mécanique entre la construction de lits, les disponibilités de l’aérien et les arrivées de touristes étrangers. Il prédit même que, pour cette année 2004, le seuil des 5 millions de touristes sera atteint. Car, selon la logique énoncée, le Maroc a augmenté, en trois ans, sa capacité d’hébergement de 20 000 lits et l’on s’achemine vers la production de 10 000 lits supplémentaires chaque année.
Par conséquent, l’objectif fixé initialement de tripler la capacité d’hébergement, et de la porter à 230 000 lits, n’est pas une utopie dans la mesure où la rupture, au niveau de l’offre a déjà eu lieu. Si, en effet, entre 1996 et 2000, l’offre additionnelle était en moyenne de 1 520 lits par an, on en a produit, depuis, 3 800 en 2001, 6 077 en 2002 et 8 500 en 2003. Mais cela ne saurait suffir sans l’aboutissement des autres chantiers qui consistent, a souligné le ministre, à «planifier l’adéquation entre lits nouveaux et sièges d’avions additionnels», car il s’agit en parallèle «de tripler aussi l’offre des sièges». Ce deuxième chantier est jugé sur la bonne voie comme en témoignent, du reste, les différents accords passés avec plusieurs compagnies aériennes des marchés émetteurs. Le tout devrait être soutenu grâce à une promotion plus pointue et plus ciblée et par une politique de formation qui a comme objectif avoué de mettre sur le marché quelque 70 000 professionnels.
Notons toutefois qu’au niveau de la promotion, il est clair, et c’est reconnu par tout le monde, que les moyens mis à la disposition de l’Office national marocain du tourisme (ONMT) sont insuffisants (voir également l’avis de Fathia Bennis, DG de l’office, en page suivante).

Pour pouvoir agir, le ministre du Tourisme devrait avoir également le portefeuille du Transport

Enfin, tous ces chantiers, menés de front pour certains d’entre eux et plus timidement pour d’autres, nécessitent l’adhésion et l’implication de tous, notamment au niveau des régions où les professionnels, les autorités et les élus locaux ont le devoir de se mobiliser.
Le président de la Fédération tourisme CGEM, signataire du contrat-programme, Jalil Ben Abbes Tâarji, déplore même que les partis politiques nationaux ne se sentent pas concernés par ce vecteur de développement qu’est le tourisme. Mais dans l’ensemble, le président de la Fédération tourisme soutient la politique du ministre, et on allait continuer à se congratuler n’eût été l’intervention du doyen du secteur, Abdelhadi Alami, qui, tout en saluant le dynamisme et le dévouement du ministre et le travail accompli par lui, n’a pas hésité à sortir la grosse artillerie. «Nous avons, dit d’emblée Abdelhadi Alami, un bon ministre, mais nous n’avons pas de vision sur le tourisme, et de plus, même compétent, le ministre n’a pas les moyens de sa politique». Selon lui, tant que le ministre du Tourisme ne détient pas aussi le portefeuille du Transport, il ne peut qu’avoir les mains liées, chose que réfute Adil Douiri qui rappelle l’implication totale de son collègue des Transports pour la réalisation de la Vision 2010.
Après plusieurs décennies d’activité touristique et 30 ministres du Tourisme, Abdelhadi Alami conclut qu’en la matière nous avons été velléitaires, et qu’il faut que la stratégie soit revue de fond en comble, «reformatée», pour reprendre son mot, autrement le Maroc ne sera jamais une puissance touristique.
Saïd Scally, président du CRT d’Agadir, lui, s’est délibérément placé dans une optique régionale, estimant que la politique de promotion régionale ne doit pas être faite à partir de Rabat. Il souligne en outre qu’Agadir a perdu trois ans à cause de l’erreur de concession de la station de Taghazout, malgré l’avertissement des professionnels de la ville au sujet de cet aménageur.
Il a déploré par ailleurs qu’on ait tué dans l’œuf les compagnies charters marocaines et autorisé par la suite des compagnies étrangères. Réponse du ministre sur ce dernier point : «Ces compagnies ont été invitées à présenter un programme pour les vols réguliers, elles ne l’ont jamais fait». Sur le reste, le ministre a voulu être rassurant.
A-t-on la bonne stratégie pour le tourisme ? On ne le sait pas plus, mais si tout le monde a reconnu que le secteur a aujourd’hui un ministre qui travaille et qui rend compte de ce qu’il fait, beaucoup pensent qu’il faut avoir le courage de reconsidérer le rêve des 10 millions de touristes en 2010

Le triplement de la capacité d’hébergement ne saurait suffir sans l’aboutissement des autres chantiers qui consistent à planifier l’adéquation entre lits nouveaux et sièges d’avion additionnels car il s’agit, en parallèle, de tripler aussi l’offre des sièges.