La pêche, une bombe sociale qui pourrait exploser le jour de l’Aïd

Les marins en grève de la faim avec sit-in à Rabat, à compter
du jour de l’Aïd Al Adha.
Au bas mot, 40 000 personnes se sont retrouvées au chômage et plus
de 100 000 personnes sans ressources.
Le nouveau plan stratégique en préparation prévoit la réduction
du nombre de bateaux et l’élimination des barques du secteur informel.

C’est le moins que l’on puisse dire : la situation du secteur de la pêche hauturière est une véritable bombe sociale à retardement. Cette bombe risque d’exploser le jour de l’Aïd Al Adha, début février. Ce jour-là, le Syndicat national des officiers et marins de la pêche hauturière, fort de ses quinze mille adhérents, appelle à une grande démonstration devant le ministère des Pêches maritimes à Rabat : les marins, accompagnés de leurs familles, sont invités à entamer une grève de la faim et un sit-in.
L’activité de pêche hauturière est à l’arrêt depuis septembre dernier. Si la cause principale, qui est l’amenuisement de la ressource, avec des arrêts biologiques, est connue, les pouvoirs publics semblent être dans l’incapacité d’apporter une réponse adéquate. Et pourtant, tous ces problèmes pouvaient être anticipés.
Les cinq mois de chômage forcé pour cause d’arrêt biologique doivent se prolonger au moins de trois autres mois pour permettre la reconstitution partielle de la ressource halieutique. Mais au ministère, on n’écarte pas la possibilité d’une nouvelle prolongation du repos biologique.
Aujourd’hui, à Agadir, Tan Tan et Dakhla, près de 40 000 emplois, dont 15 000 directs et autant d’indirects dans la pêche hauturière, et plus de 10 000 dans la pêche artisanale, sont menacés. 100 000 personnes se retrouvent, du jour au lendemain, sans ressources. Les salaires ne sont plus versés depuis 4 mois, les arriérés auprès des épiciers s’accumulent et, selon des témoignages recueillis par La Vie éco, des familles seraient en voie de dislocation. Pour parer au plus pressé, certains se convertissent en marchands ambulants ou en chauffeurs de taxis le temps d’un week-end, sans être sûrs de trouver un client solvable. «Le secteur est sinistré», explique, amer, le président du Syndicat national des officiers et marins de la pêche hauturière. D’ailleurs, La Vie éco a pu constater que Dakhla (voir l’édition du 26 décembre 2003), un des centres de pêche parmi les plus importants du pays, est en pleine hibernation. C’est pourquoi le Syndicat appelle à une action spectaculaire. Déjà, plusieurs actions similaires ont eu lieu dans cette ville, à Agadir et à Safi.
L’appel à la grève de la faim inquiète les autorités, dont les responsables du ministère de tutelle. La raison est que les familles des marins seront invitées à y participer, enfants compris. Le choix du jour est symbolique: les marins veulent montrer qu’ils seront en marge d’une société qui, ce jour-là, vit une de ses plus importantes fêtes religieuses. Privés de nourriture, à plus forte raison de mouton, les marins et leurs familles se vêtiront de noir en signe de deuil.

Les sociétés de pêche ne veulent plus garantir le paiement du smig sur huit mois
Plus que les autres villes, Tan Tan a des difficultés à gérer cette crise puisque l’activité est liée à une seule entreprise, l’Omnium marocain de pêche (OMP). Cette situation délicate a poussé le gouverneur de la ville, Mohamed Jelmous, à sortir de sa réserve. Il a ainsi demandé aux responsables de l’OMP de payer au moins 50% d’un mois de salaire pour permettre au personnel d’acheter le mouton de l’Aïd. Le gouverneur a également approché les banques pour qu’elles sursoient au recouvrement des crédits accordés aux employés de l’OMP en attendant la fin de la crise. Mais cette requête n’a pas encore eu de suite, dans l’attente d’une décision des structures régionales des banques concernées, dont la BMCE et la BCP.
De manière générale, la situation désespérée des salariés découle de la quasi-banqueroute des sociétés de la pêche hauturière. Celles-ci ne sont même pas parvenues à respecter l’accord qui a été signé, il y a deux ans, avec le Syndicat des officiers et des marins de la pêche hauturière, et qui prévoyait le paiement du SMIG, au moins pendant huit mois sur l’année. «Ceci était valable quand les repos biologiques ne duraient que quatre mois par an. En 2003 nous n’avons pêché que quatre mois par an, et en 2004, il est peu probable que les bateaux prennent la mer», commente un professionnel.
Avec ces arrêts d’activité, les entreprises rencontrent des difficultés en cascade avec les banques qui menacent d’opérer des saisies sur les biens des armateurs, ou encore les percepteurs qui exigent le règlement des impôts. Désarroi ou exagération, un armateur nous a confié que pour son déplacement à Agadir, il n’est pas sûr de disposer de fonds lui permettant d’honorer sa facture d’hôtel.
Cela dit, un minimum de concertation entre les départements ministériels aurait probablement permis d’accorder au secteur un moratoire en attendant de dépasser le marasme actuel.
Il ne serait donc pas étonnant que quelques unités ferment leurs portes au cours des prochains mois. L’âge d’or du secteur est révolu et plusieurs investisseurs auraient voulu s’en désengager s’ils avaient trouvé preneur à leur armement. La SONARP en est l’exemple le plus frappant. Entreprise étatique, elle est un des plus gros opérateurs de la pêche hauturière et sa privatisation a échoué.
L’autre risque menaçant le secteur concerne l’absence d’entretien des chalutiers stationnés dans le port d’Agadir du fait de la faiblesse des moyens financiers des entreprises. «Depuis que les repos biologiques dépassent les deux mois, il nous est très difficile d’assurer la présence du minimum de personnel à bord. En cas d’incendie, le risque de propagation du feu est grand», avertit un armateur.

Un plan stratégique de sauvegarde en préparation
Que faire alors ? A court terme, et concernant le volet social, point de salut, semble-t-il. Pour le moyen et long terme, le ministère des Pêches maritimes prépare un plan stratégique de restructuration qui a été proposé aux professionnels pour avis. Les responsables du ministère ont préféré rester discrets par rapport à ce plan dont l’objectif est de permettre une gestion durable et responsable de la pêche au poulpe, explique-t-on.
Pour élaborer ce plan, trois commissions avaient été formées. La première, composée de représentants de l’administration, de l’INRH (Institut national de recherche halieutique) et de professionnels, a été chargée de relever les causes de l’effondrement de la ressource. La deuxième, en collaboration avec l’ONP (Offices national des pêches), tentera de trouver des mesures d’accompagnement pour la maintenance des chalutiers durant les repos biologiques. La troisième, elle, a été mandatée pour déterminer les grandes lignes du plan stratégique.
Selon les professionnels du secteur, ce plan prévoit une réduction de 40 % de l’effort de pêche en fonction des recommandations de l’INRH. Tous les types de pêche hauturière, côtière et artisanale seront concernés. Il est proposé la mise à quai définitive de 88 navires de la pêche hauturière, la limitation de la pêche au poulpe à 100 navires de la pêche côtière, avec détermination précise des zones et une baisse du nombre de barques autorisées à 2 500 au lieu des 5 000 actuelles. En outre, il est prévu de renforcer le contrôle en vue d’éliminer les 5 000 autres barques du secteur informel. Pour faciliter le contrôle, les barques seront regroupées dans deux ou trois nouveaux villages de pêcheurs.
Ce plan soulève toutefois des résistances. Les professionnels de la pêche hauturière crient au scandale, rappelant que leur flotte est passée de 760 unités en 1980 à 290 actuellement. Il faut cependant préciser que, dans ce nombre, il faut comptabiliser le départ des bateaux européens et japonais.
Les armateurs préconisent une reconversion dans la crevette ou l’aquaculture
Pour les armateurs, la solution réside dans la reconversion vers la pêche à la crevette qui peut encore, selon les professionnels, accueillir 15 navires ou vers d’autres espèces (pélagique, merlu noir …). Dans ce cadre, la profession, avec les représentants de l’INRH, organise actuellement des sorties en mer pour étudier les possibilités de reconversion. Celle-ci peut être totale ou concerner les périodes d’arrêt biologique afin de permettre aux sociétés de garantir aux marins leurs salaires et d’assurer la maintenance des navires.
Pour leur part, les professionnels de la pêche côtière expliquent qu’ils sont aussi affectés par l’arrêt de la pêche aux céphalopodes, «lequel a entraîné une diminution des rendements de l’ordre de 40 %». Ils précisent que les méthodes de pêche permettent de créer une forte valeur ajoutée locale par le biais de la rémunération des marins qui s’effectue sous forme de primes et de la valorisation des prises. Ils rappellent également que la législation en vigueur ne leur impose aucun zoning.Pour la pêche artisanale, le gouvernement est sollicité pour imaginer des solutions de rechange vers d’autres pêcheries. L’idée de reconvertir ses marins vers d’autres activités comme l’aquaculture a été évoquée lors des réunions de travail. On peut d’ores et déjà dire qu’elle a peu de chance de passer ; les investissements sous lourds et l’activité jugée polluante à long terme.
En attendant, le plus urgent est de désamorcer la bombe sociale du jour de l’Aïd.