La panne de croissance !

En dépit d’années agricoles favorables, le taux de croissance du PIB reste trop timide.
L’insuffisance de l’investissement et le faible niveau de consommation en sont les principaux responsables.
Le manque d’articulation entre l’agriculture et les autres secteurs de l’économie ne crée pas les effets induits nécessaires.

En 2005, le taux de croissance de l’économie marocaine serait de 3 % à peine : ce sont les toutes récentes prévisions du ministre des Finances et de la Privatisation, Fathallah Oualalou. Cette prévision, on est tenté de croire qu’elle ne tient compte que de la valeur ajoutée des secteurs hors agriculture dont, en effet, le taux de croissance moyen depuis dix ans est de 3,2 % ; à moins que l’on ait considéré, effet cyclique de la croissance oblige (5,2 % en 2003 et une prévision de 3,3 % en 2004), que ces secteurs-là évolueraient moins favorablement que par le passé et que c’est grâce à l’apport de l’agriculture que l’on atteindrait un taux de croissance global de 3 %.
Toujours est-il qu’il est fort probable que le PIB n’atteigne même pas ce taux-là. Selon ses estimations, qu’il a confiées à La Vie éco, le Haut Commissariat au Plan prévoit pour 2005 un taux de croissance de 2,5 %. Ce taux, explique-t-il, est fondé sur les hypothèses suivantes : une année agricole moyenne supérieure (entre 60 et 70 millions de quintaux de céréales), un baril de pétrole à 30 dollars, une parité d’un euro pour 1,20 dollar et une Loi de finances sans apports exceptionnels en matière d’amélioration du revenu.
En fait, on a un peu l’impression d’entendre pratiquement la même rengaine chaque année. Même avec une progression de 4 voire 5 %, la croissance au Maroc est non seulement très volatile (11,8 % en 1996, – 2,2 % en 1997, 7,7 % en 1998, – 0,1 % en 1999, etc.) mais également insuffisante (4,1 % de croissance en moyenne, entre 1996 et 2003).
Or, pour résoudre la problématique de l’emploi et résorber les déficits sociaux accumulés, le Maroc doit impérativement augmenter le niveau de sa croissance pour le porter au moins à 7 ou 7,5 % par an, comme le rappelle Abderrahmane Ouali, professeur d’économie (voir entretien en page suivante).
Dans le rapport économique et financier accompagnant la Loi de finances pour 2004, le gouvernement reconnaît d’ailleurs que le taux de croissance enregistré ces dernières années n’a pas été suffisant pour réduire le chômage, en particulier en milieu urbain. Et cette situation, explique-t-on, est d’autant plus délicate que le Maroc est entré dans une phase de transition démographique où sa population active progresse plus rapidement que sa population totale. Alors que la croissance démographique n’augmente que de 1,6 % par an, la population active, elle, croît au rythme annuel de 2,5 %. Résultat : ce sont 300 000 demandeurs d’emploi qui arrivent chaque année sur le marché du travail (voir La Vie éco du 23 janvier 2004).
Au-delà du constat, la question qui se pose est de savoir quels leviers actionner pour accélérer la croissance. Les économistes s’accordent à dire qu’avec une intensification des investissements, publics et privés bien sûr, une croissance plus soutenue peut être réalisée. «C’est le déterminant le plus important connu à ce jour en matière de relance de la croissance», explique un économiste.
C’est précisément l’objectif du gouvernement Jettou qui juge nécessaire d’augmenter le taux d’investissement de 23 % du PIB en 2003 à 26 % en 2006. Mais cet investissement, il faut évidemment le financer et l’Exécutif table, pour cela, sur l’amélioration du taux d’épargne qu’il espère voir augmenter, de 24 % du PIB en 2003 à 28 % en 2006 (voir les résultats de l’enquête sur l’épargne individuelle au Maroc dans La Vie éco du 2 avril 2004).
Ahmed Lahlimi : le problème de la croissance se pose en termes de qualité plus que de volume
Cela suffira-t-il ? Peut-être pas. L’investissement demeure la condition nécessaire mais non suffisante «car, rectifie un spécialiste des questions de développement, l’investissement se fait normalement en fonction d’un marché, donc de la consommation, donc du pouvoir d’achat. Quel marché, et quel pouvoir d’achat au Maroc ? C’est pour cette raison qu’au Maroc, l’investissement, souvent, est réalisé dans la perspective de l’exportation». En observant l’évolution des exportations de biens et services sur la période 1980/2003, on constate que l’apport de celles-ci au PIB est resté quasiment le même : 18,5 % en moyenne. Est-ce suffisant ?
Ahmed Lahlimi, ancien bras droit de Abderrahmane Youssoufi dans le gouvernement d’alternance et aujourd’hui Haut commissaire au Plan, a une vision plus complexe et donc plus nuancée de la problématique de la croissance. Pour lui, il est certes nécessaire d’augmenter le taux de croissance, mais face à l’ampleur des besoins sociaux et du déficit en matière d’emploi, «il faut également améliorer la qualité de la croissance». Cela veut dire, explique-t-il, que la croissance doit être mieux répartie socialement et géographiquement, et il faut pour cela opérer des réformes de structures, notamment dans le secteur des exploitations agricoles (en particulier le foncier) et faire en sorte qu’il y ait une articulation entre l’agriculture et l’industrie, c’est-à-dire une valorisation plus grande de la production agricole par l’agro-industrie. Ahmed Lahlimi conteste en effet la façon dont, souvent, est perçue l’agriculture aujourd’hui. Pour lui, en se focalisant sur le volume des céréales que l’on récolte chaque année – même si cet aspect est évidemment important -, on oublie l’essentiel : l’agriculture, selon que la campagne est bonne ou mauvaise, fait gonfler le volume du PIB ou le réduit, améliore le cas échéant l’autoconsommation, mais son effet d’entraînement sur les autres secteurs ne progresse pas. Jugez-en : en 2000, année de sécheresse, la croissance du PIB global avait été de 1%, alors que le PIB hors agriculture avait atteint 3,6 %. A contrario, lorsqu’en 2001, le PIB global avait enregistré une performance de 6,3 %, le PIB hors agriculture était resté toujours au niveau de 3,6 %. Il n’y a donc pas d’effet induit ou, comme le dit le Haut Commissariat au Plan, l’élasticité entre la progression du PIB agricole et la croissance économique demeure marginale. Il faut donc, à travers les réformes, assurer une articulation entre les différents secteurs de l’économie et surtout, ajoute Lahlimi, lutter contre l’analphabétisme, développer la formation professionnelle et, d’une façon plus générale, l’économie de la connaissance. «Je suis persuadé que si on n’améliore pas les ressources humaines et si on n’intègre pas le monde rural dans la dynamique globale de l’économie, il nous sera difficile sinon impossible d’entrer dans le cercle vertueux de la croissance et du développement humain», résume le Haut commissaire au Plan.
Le Forum économique mondial (FEM), qui établit chaque année un classement de la compétitivité de plus de 100 pays, en se basant sur deux indices, la compétitivité croissance et la compétitivité microéconomique, signale dans son dernier rapport, celui de 2003, que le Maroc demeure peu compétitif par rapport aux pays émergents, en particulier vis-à-vis des pays asiatiques.
La compétitivité de la croissance du Maroc en régression
Dans le classement de la compétitivité mondiale, le Maroc a régressé entre 2002 et 2003 de la 52e à la 61e place, selon l’indice de compétitivité de la croissance. Par rapport aux pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée, le Maroc se positionne derrière la Jordanie (34e), la Tunisie (38e) et l’Egypte (58e). Ce repli, le FEM l’explique par deux causes essentielles : d’une part, le faible niveau de développement technologique du pays, dû à l’insuffisance des moyens d’accès à l’information (coûts et infrastructures), la dégradation des recettes des IDE susceptibles d’assurer un transfert de technologie et la «latence» du processus d’innovation. D’autre part, il y a la fragilité des institutions publiques : un niveau institutionnel encore déficient par rapport au niveau de développement escompté (lourdeurs des procédures administratives et multiplicité des intervenants), un niveau de corruption qui classe le Maroc au 85e rang contre le 64e en 2001, des rapports entre l’Administration et le système judiciaire susceptibles de limiter les incitations à investir. En revanche, l’indice de compétitivité micro-économique atteste d’une stabilité du climat des affaires puisque, sur ce plan, le Maroc gagne une place en passant du 49e au 48e rang.
Ce classement, il faut certainement le relativiser, mais il faut aussi en tenir compte. Le peu de compétitivité de l’économie marocaine est un constat qui est déjà établi par les institutions locales, il ne sert à rien de s’en cacher

Pour une meilleure répartition de la croissance, Ahmed Lahlimi, Haut Commissaire au Plan, estime indispensable une articulation entre agriculture et industrie, c’est-à-dire une valorisation plus grande de la production agricole par l’agro-industrie.
Alors que le ministère des Finances table sur une croissance de 3% en 2005, le Plan est encore plus pessimiste : 2,5% seulement.

Abderrahmane Ouali : «La croissance est faible parce que l’investissement est insuffisant»

Abderrahmane Ouali, président de l’ANMA(*), enseignant et consultant, estime qu’une croissance accélérée est possible, sous réserve d’opérer des réformes structurelles importantes. Explications.

La Vie éco : Que faut-il pour que le Maroc réalise un niveau de croissance plus élevé que ce qu’il obtient aujourd’hui ?
Abderrahmane Ouali : Je vous renvoie aux conclusions du colloque organisé par le ministère des Finances et la Banque mondiale, en 1994, à Rabat, sur le thème : «Croissance à grande vitesse». Selon les conclusions de cette rencontre, qui sont à mon avis toujours d’actualité, pour que le Maroc puisse rattraper les retards qu’il connaît dans de nombreux domaines, il est obligé de réaliser un taux de croissance annuel moyen de 7 à 7,5 %. Et pour y parvenir, il faudrait notamment porter le taux d’investissement à 28 % du PIB. Mais pour cela, le taux d’épargne doit être amélioré pour atteindre 30 à 33 % du revenu national disponible.

C’est justement l’objectif du gouvernement qui veut porter le taux d’épargne nationale brute de 26 % du PIB en 2002 à 28 % en 2006…
D’abord, c’est insuffisant, ensuite ce n’est pas la même chose : le taux d’épargne devrait dépasser les 30 % non pas du PIB mais du revenu national disponible.
Cela étant, si l’épargne est insuffisante, c’est aussi parce que les revenus sont faibles. Songez que près de 80 % des salaires déclarés à la CNSS ne dépassent guère le plafond de 6 000 DH. Lorsque vous avez, en face, des prix qui ne correspondent pas aux mécanismes de la concurrence parce que fixés pour rémunérer davantage les capitaux que le travail, c’est la consommation, cette variable importante de la croissance, qui en prend un coup.
C’est pourquoi, je considère que la grande problématique aujourd’hui au Maroc, c’est la faiblesse de la consommation, elle-même liée à l’inégale répartition des revenus et à la mauvaise formation des coûts et des prix.

Dans quelle mesure des corrections peuvent tout de même être apportées pour booster la croissance ?
Avec la structure actuelle de la répartition du revenu, avec les critères de gestion budgétaire, avec l’orthodoxie de la politique monétaire, avec les retards importants enregistrés dans la restructuration (et non la mise à niveau !) des différents secteurs économiques face aux multiples ouvertures dues aux multiples accords de libre-échange conclus par le Maroc, avec tout cela, il est fort peu probable que les objectifs d’une croissance rapide soient réalisés.

Vous paraissez pessimiste…
La problématique est certes complexe et compliquée, mais elle n’est pas impossible à résoudre; le Maroc a les ingrédients, les instruments et les moyens pour parvenir à une croissance suffisante.»