La dette des gros débiteurs pèse 3 fois les fonds propres des banques

Sur le plan sectoriel, les crédits bancaires sont assez diversifiés. Néanmoins, les prêts aux entreprises ou groupes supérieurs à 5% des fonds propres des banques représentent plus de la moitié des crédits accordés aux entreprises. Bank Al-Maghrib a initié une réforme pour remédier à ce type de risques.

Dans la distribution des crédits bancaires, y a-t-il des branches d’activité qui en bénéficient plus que d’autres ? En d’autres termes, existe-t-il une concentration sectorielle des crédits bancaires ? Dans son communiqué publié début décembre 2016, à l’issue de sa mission au Maroc au titre de l’article 4 de ses statuts, le FMI semble en tout cas le suggérer. Tout en notant que le secteur financier marocain est bien capitalisé et que les risques pesant sur sa stabilité sont limités, il appelle tout de même à «continuer à réduire la concentration des crédits».

Dans son rapport sur la stabilité financière publié fin juillet dernier, la Banque centrale, elle, notait que les banques assuraient «un financement diversifié sur le plan sectoriel», et la preuve en est que l’indice Herfindhal-Hirschmann (IHH) de concentration des crédits octroyés aux entreprises s’établissait à 0,13 en moyenne depuis 2010 contre près de 0,14 entre 2004 et 2009 (la concentration augmentant à mesure que l’Indice s’approche de 1). Les statistiques de Bank Al-Maghrib (BAM) sur la ventilation du crédit bancaire par branche d’activité montrent en effet que celle-ci est assez diversifiée, même si certaines branches, pour des raisons qui tiennent sans doute à leur taille et à leur dynamisme, s’adjugent des parts très importantes. C’est le cas des ménages, par exemple, dont la part dans le portefeuille des crédits des banques est de 32,1% en 2016, quasiment au même niveau qu’en 2015. C’est la part la plus importante des crédits bancaires distribués, ce qui se justifie vu la taille de ce secteur institutionnel et son importance dans le PIB

C’est aussi le cas des activités financières (16% en 2016 contre 13% en 2015), du BTP (10,4% contre 11,3%) des industries manufacturières (9,6% contre 10,5%). Pour le reste, les parts dans le crédit bancaire, grosso modo, allaient de 2% (hôtellerie-restauration) à 6% (énergie, eau et gaz).

Recul du crédit à la promotion immobilière dans l’encours global

Relevons tout de même, dans les statistiques de BAM de 2016, un recul du BTP et des industries manufacturières de 1 point respectivement, une hausse de la part des activités financières de 3 points et pratiquement une stagnation pour tout le reste. Cette évolution paraît cependant correspondre à la conjoncture de 2016 où, comme on le sait, la croissance fut très faible (1,1% selon le HCP). Surtout, la croissance non agricole, même en enregistrant un léger frémissement à 2,2% contre 1,8% en 2015, est loin de retrouver les niveaux de hausse qui furent les siens (une moyenne de 4,2% par an) au cours des années 2008 à 2012.

De manière générale, cette distribution du crédit bancaire, à peu de choses près, paraît refléter la structure des valeurs ajoutées par branche d’activité (à prix courant bien entendu).

Mais alors, pourquoi le FMI rappelle-t-il la nécessité de poursuivre le travail de réduction de la concentration des crédits ? Comme on dit, le diable se cache toujours dans les détails ! Dans le rapport de BAM cité plus haut, il est en effet indiqué que les engagements bilan portés par les banques sur les gros débiteurs (clients bénéficiant d’un crédit supérieur à 5% des fonds propres de la banque) ont cumulé 54% des crédits accordés aux entreprises en 2015 (les chiffres de 2016 étant attendus pour l’été prochain). Enorme ! Et encore, cette proportion (54%) est en recul suite au désendettement de certains grands opérateurs, précise Bank Al-Maghrib.

Bien plus que cela, relève l’Institut d’émission, en tenant compte des engagements hors bilan portés par les banques, ces dettes représentaient trois fois les fonds propres de celles-ci en 2015, 3,4 fois en 2014 et une moyenne de 3,5 fois entre 2004 et 2013. Ces légères baisses résultant, une fois de plus, du désendettement de certains grands débiteurs en difficulté, notamment ceux opérant dans la promotion immobilière, rappelle BAM. Mais même en léger repli, ces engagements demeurent «importants» comme les qualifie l’Institut d’émission, lequel, à partir de là, a décidé d’enclencher une réforme visant à améliorer la transparence financière des groupes d’entreprises vis-à-vis des banques ; une réforme dont l’application devait se faire de manière progressive de 2016 à 2018 (voir encadré).

Les créances en souffrance montent à 61,5 milliards, soit 7,5% du total crédit distribué en 2016

Lorsqu’on observe l’historique des expositions des banques sur ces «grands débiteurs», selon la terminologie de BAM, on constate que c’est surtout dans les années 2007, 2008 et 2009 que de hauts niveaux d’exposition ont été enregistrés. En 2008 et 2009 en particulier, les engagements des banques sur ce type de clientèle dépassaient les 350% de leurs fonds propres prudentiels. C’était la période où l’immobilier battait son plein. Les crédits à la promotion immobilière, qui représentaient moins de 2% dans le portefeuille crédit des banques en 2005, montent rapidement à 6%, puis 8%, 10% pour atteindre 11% en 2009. Mais, depuis 2010, un fléchissement est apparu, et il se poursuit puisque la part des crédits alloués à la promotion immobilière dans le portefeuille crédit des banques retombe à 7,5% en 2015 et à 6,8% en 2016. Plus globalement, la part des crédits aux promoteurs immobiliers, après avoir représenté en moyenne 75% des crédits accordés au BTP, retombe à moins de 70% en 2015 et à moins de 60% en 2016.

Cela dit, le haut niveau d’exposition des banques sur les grands débiteurs durant les dernières années de la décennie 2000, avait sans doute aussi quelque chose à voir avec la relative faiblesse de leurs fonds propres, qui ont d’ailleurs été par la suite augmentés. Mais l’augmentation des fonds propres, si elle est de nature à améliorer les ratios prudentiels, ne supprime pas à l’évidence le risque lui-même. La preuve en est que les créances en souffrance ne font qu’augmenter. En 2016, le montant de ces créances s’élevait à 61,5 milliards de DH (ou 7,5% du total crédit distribué), contre 57,4 milliards en 2015 (7,3%). En 2014, le ratio des créances en souffrance s’établissait à 6,9% et en 2013 à 5,9%. Bien sûr, ces créances sont provisionnées (à hauteur de 68% en 2015), mais le plus important n’est-il pas de faire en sorte qu’elles n’adviennent pas ou alors de façon modérée ? C’est, précisément, tout l’objet des règles prudentielles (Bâle I, II, III), dira-t-on. Mais, d’un autre côté, on a beau prendre des précautions, le risque zéro n’existe pas. Il est même possible d’avancer que l’activité bancaire, et financière de manière générale, est par essence risquée. Le risque apparaît ainsi comme le pendant presque naturel de ce métier. Et c’est sans doute vrai avec la complexification, la sophistication des opérations bancaires et financières, qui plus est dans un monde assez largement ouvert. De ce point de vue, la gestion du risque devient un métier stratégique. Mais si la prudence, comme dit le proverbe, est «la mère de toutes les vertus», ce n’est sans doute pas une raison de verser dans la paralysie.

Bank Al-Maghrib a initié une réforme dont l’objectif est d’améliorer la transparence financière des clients cumulant une dette bancaire égale ou supérieure à 500millions de DH. Il est désormais requis des banques de surveiller les dossiers de crédit de cette clientèle, en particulier d’exiger des comptes consolidés (dans le cas de groupements) certifiés par des commissaires aux comptes, des informations sur la dette bancaire du groupe, sur sa dette privée, y compris les émissions futures envisagées, et un rapport de solvabilité. Pour bien verrouiller le dispositif, les banques ayant des expositions sur une clientèle ne satisfaisant pas aux exigences de la réforme sont appelées à surpondérer ces risques crédit à 150% au lieu de 100%. Une souplesse tout de même dans sa mise en œuvre : la réforme s’étale sur trois années : 2016, 2017 et 2018.