«La démocratie est un processus de construction permanent…»

Rencontré à la Foire internationale du livre de Francfort, Raphael Glucksmann, essayiste et éditorialiste français, donnait une conférence sur la crise de la démocratie dans le monde, sujet de son manuscrit à paraître bientôt. Pour lui, l’Occident pensait la démocratie atteinte… jusqu’au Printemps arabe.

 Vous travaillez sur un manuscrit sur la crise de la démocratie dans le monde, avec la montée de tous les radicalismes. Quelle en est la raison selon vous ?

C’est une crise structurelle. Quand on vit dans un pays donné, on a toujours l’impression que le problème vient de chez nous et on cherche des responsables. Mais la crise est structurelle. C’est l’évolution du monde contemporain, économique, social et technologique qui tendent à une individualisation extrême de l’existence, d’une atomisation du lien social et donc à une incapacité des démocraties libérales à produire un horizon collectif suffisant pour combler les besoins des êtres humains. Si  les discours radicaux, identitaires, fondamentalistes et nationalistes triomphent, c’est en raison de cette faille dans le discours progressiste sur le monde. C’est évidemment important de rejeter en bloc ce genre de discours fondamentalistes et identitaires, voire racistes, de les déconstruire et les combattre. Mais il est essentiel de comprendre pourquoi ça marche.

Pourquoi ça marche justement, alors que le repli identitaire a montré ses limites, d’où la nécessité du progrès?

Parce que dans les années 60/70, il y avait un horizon de progrès. Il y avait la croyance qu’il fallait justement se sortir de ce conservatisme pour aller vers quelque chose. Le problème c’est qu’aujourd’hui, on ne sait pas où l’on va. Alors on a besoin d’un discours collectif, d’un récit collectif. C’est là où pointent ceux qui affirment détenir un discours porteur de sens, de repli sur la notion, la religion, l’ethnie. Ces structures qui, hier, ont échoué, n’ont pas été remplacées par un discours et un processus d’identification collective suffisants, redeviennent les jokers qu’on ressort dans les moments de crise. Et ces moments de crise peuvent être dangereux, mais peuvent également être très productifs. Ils permettent de réinventer le récit progressiste. Il faut comprendre qu’on ne peut pas juste dénoncer les discours intégristes. Si notre posture est simplement négative, on finit toujours par s’essouffler et laisser vaincre les idées des autres.

Quel regard posez-vous sur l’état d’avancement de la démocratie dans des pays comme le Maroc ou les pays du Maghreb ?

D’abord, en démocratie, personne n’est jamais arrivé. A partir du moment où l’on croit être arrivé, on commence à tout perdre. Regardez les Etats-Unis censés être la plus grande démocratie du monde, avec un habitus de démocratie et pourtant, ils ont Donald Trump au pouvoir, des droits sont reniés, la police tire sur des citoyens noirs. Donc, il n’y a pas de démocratie parfaite. C’est plutôt un processus de construction permanente. Alors, il y a peut-être une plus grande habitude de vivre en démocratie dans le monde occidental, mais cette attitude est réversible. C’est ce que j’essaie de dire à l’Occident. Nous avons aussi des attitudes, des mouvements qui sont anti-démocratiques et qui s’expriment de manière forte sur la place publique, pouvant même conquérir le pouvoir et remettre en question tous les acquis des dernières décennies. Donc je n’ai pas le regard de quelqu’un qui a une démocratie qui fonctionne, sur des pays qui n’en ont pas. J’aimerais au contraire que l’on puisse trouver comment progresser ensemble pour trouver cet état d’avancement démocratique.

Est-ce une vision partagée par tout le monde en Occident ?

Moi, ce qui m’a fasciné, c’est l’indifférence des Occidentaux en général, et des Français en particulier, en raison des liens historiques avec les pays du Maghreb, vis-à-vis des mouvements démocratiques du Maghreb. Cette indifférence s’explique bien sûr par une forme de racisme, de relativisme culturel… Mais aussi, parce qu’on est devenu incapables de comprendre ces mouvements démocratiques, parce qu’on pensait qu’on était arrivé, qu’on était sorti de l’histoire et que plus rien n’était un enjeu pour nous. Et aujourd’hui nous voilà terrifiés par le succès de Lepen, de l’AFD en Allemagne, de Trump, etc… Nous avons compris que l’histoire n’était pas finie, que nous n’étions pas les derniers hommes et que nous faisions partie du même monde que vous. Un monde dans lequel tout est incertain. Et si l’on prenait la peine d’analyser ce monde, cela nous permettrait de comprendre les mouvements démocratiques dans des pays où la démocratie n’est pas considérée comme une chose installée, mais comme une conquête à entreprendre.