Khalil El Mejahed : «Les biotechnologies constituent un axe prioritaire de la recherche scientifique au Maroc»

• Phosphate Days, dans sa seconde édition, vise à rassembler une communauté scientifique internationale opérant de la R&D autour des phosphates pour échanger autour des dernières innovations, et des nouveaux résultats de recherche dans le domaine des phosphates, des composés phosphorés et des thématiques en relation avec l’industrie des phosphates.
• La biotechnologie est un domaine émergent et en pleine croissance et le marché mondial de la biotechnologie peut atteindre une valeur de 727,1 milliards de dollars américains en 2025 avec un TCAC de 7,4% estiment certaines sources.

• Quelle valeur ajoutée peuvent avoir des rencontres de type «Phosphate Days» sur l’écosystème des phosphates et de l’agriculture en général ?
Phosphate Days, dans sa seconde édition, est une conférence scientifique internationale autour des phosphates organisée par le réseau Phoresnet en collaboration avec l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P). Elle vise à rassembler une communauté scientifique internationale opérant de la R&D autour des phosphates pour échanger autour des dernières innovations, et des nouveaux résultats de recherche dans le domaine des phosphates, des composés phosphorés et des thématiques en relation avec l’industrie des phosphates. L’organisation de ce type de rencontre permet ainsi la création de synergies entre industriels, scientifiques et ingénieurs du monde entier qui aboutiront potentiellement à des collaborations et des partenariats, ainsi qu’identifier les dernières innovations qui auraient un impact potentiel sur le développement socioéconomique des pays et la protection de l’environnement. Le groupe OCP, en tête de l’industrie de phosphate, investit énormément dans la recherche et développement permettant de valoriser les phosphates et ses dérivés pour développer de nouveaux produits, recycler les sous-produits et accompagner les agriculteurs et les organismes de développement pour identifier les contraintes à la production agricole et développer les outils d’aide à la décision pour une agriculture durable.

• La biotechnologie est un concept qui se vulgarise de plus en plus. De quoi s’agit-il concrètement ?
En terme simple, la biotechnologie est une technologie qui utilise la science et les systèmes biologiques, des organismes vivants ou des dérivés ou des parties de ceux-ci pour fabriquer ou modifier des produits ou des procédés à usage spécifique. Elle exploite les processus cellulaires et biomoléculaires pour développer des technologies et des produits qui contribuent à améliorer nos vies et la santé de notre planète. L’utilisation des processus biologiques des micro-organismes en production alimentaire, comme le pain et le fromage, en est un exemple et date de plus de 6 000 ans. De même que la pratique des légumineuses alimentaires en rotation avec les autres cultures permettait un input d’azote fixé biologiquement par le rhizobium à partir de l’atmosphère.
Le terme biotechnologie peut donc englober plusieurs aspects en relation avec la biologie, mais c’est avec le développement du génie génétique dans les années 1970 que la recherche en biotechnologie s’est développée rapidement en raison de la nouvelle possibilité d’identification, d’analyse et de caractérisation des micro-organismes, des dérivés et des molécules (outils et procédures, analyses et progrès scientifique, informatique….) ainsi que leur fonction et surtout la possibilité de modifier le matériel génétique (ADN) des organismes. Couvrant plusieurs disciplines comme la génétique, la biochimie, la biologie moléculaire, la microbiologie et autres domaines, la biotechnologie est à l’origine de nouvelles technologies et produits concernant la santé humaine (développement de nouveaux médicaments, vaccins et thérapies), l’agriculture, ou biotechnologie industrielle (production de produits chimiques, papier, textiles et alimentaires), l’énergie (Fermentation, biocatalyseurs tels que des enzymes, levures).

• Avez-vous des données chiffrées sur l’utilisation des solutions de ce type au Maroc ?
Vu le manque de statistiques comparé à la richesse et la diversité des activités biotechnologiques et celles des acteurs dans les domaines, il est difficile de donner des chiffres sur l’utilisation des solutions en faisant recours à la biotechnologie au niveau du Maroc. La biotechnologie est un domaine émergeant et en pleine croissance et le marché mondial de la biotechnologie peut atteindre une valeur de 727,1 milliards de dollars américains en 2025 avec un TCAC de 7,4%, estiment certaines sources.
Au Maroc, des efforts énormes de recherche scientifique dans les domaines de biotechnologie sont déployés pour répondre aux besoins des industriels et des agriculteurs. En effet, on assite au développement d’un nombre important de laboratoires créés dans différentes universités en parallèle avec le développement des capacités humaines et des ressources allouées pour la recherche. Je dois citer l’exemple de l’UM6P qui dispose de laboratoires équipés avec des technologies de pointe et a attiré les meilleurs profils de chercheurs de la diaspora spécialisés dans ces domaines. L’UM6P reste ouverte sur son environnement et met ses moyens à la disposition d’autres chercheurs externes à travers des projets de collaborations et des conventions et la formation continue (thésards et échange universitaire) dans le domaine de recherche et R&D, car force est de constater que l’insuffisance de moyens en termes d’équipements et de matières d’approvisionnement demeure parmi les obstacles qui pèsent lourdement sur le secteur de la biotechnologie. Le problème de la maintenance est aussi posé car le matériel scientifique n’est pas toujours entretenu faute de formation dans ce domaine. A cela s’ajoute le problème d’accès à l’information surtout que la biotechnologie évolue d’une manière vertigineuse et donc les acteurs du secteur sont censés être à la page des nouvelles découvertes.

• A ce titre, comment le Maroc se positionne-t-il au niveau international quant à l’usage et la pénétration des solutions de biotechnologie et de fertilisation ?
D’abord, il faut rappeler que le Maroc présente des compétences dans le domaine de la fertilisation des cultures en utilisant les engrais chimiques en se basant sur les analyses de sol, eau et plante. Des cartes de fertilité de sol ont été élaborées au Maroc et d’autres pays africains. On doit aussi mentionner qu’une formation spéciale niveau master «Fertilizer Science and Technology» est disponible au niveau de l’UM6P et adresse les différentes composantes liées aux fertilisants (process, fabrication, commercialisation et utilisation), aux sols et à la nutrition des plantes. Cependant, l’application des biotechnologies microbiennes dans le domaine de la fertilisation des cultures reste très limitée malgré l’enjeu économique et sociétal qu’elles présentent pour le Maroc.
Aussi, force est de citer les appels aux projets financés conjointement par le ministère de l’enseignement supérieur et l’UM6P et qui peuvent générer des biotechnologies applicables à grande échelle au niveau industriel et/ou agricole Leur utilisation dans le domaine de la santé et l’environnement ainsi que dans la production industrielle, agricole et énergétique constitue une niche à fort potentiel d’innovation, puisque les micro-organismes, dont une grande partie (90%) reste à explorer, sont capables de produire des molécules d’intérêt pour les industriels des différents secteurs et laboratoires pharmaceutiques.
Les biotechnologies constituent un axe prioritaire de la recherche scientifique au Maroc et un sujet suivi par le ministère de tutelle. Plusieurs thèses sont soutenues au sein des universités marocaines mais l’ensemble des résultats présentés ne participent pas assez au développement socioéconomique du pays par manque de valorisation. En pratique, la concrétisation et l’application des résultats de la recherche scientifique en produit rentable ou production à grande échelle est encore un fait rare au Maroc. C’est pourquoi le secteur des biotechnologies rencontre des difficultés à passer du côté scientifique vers le marché et la commercialisation. Actuellement, plusieurs recherches sont en cours au niveau de l’UM6P et d’autres universités et instituts marocains, et sont soutenus financièrement par l’OCP afin de permettre la génération des technologies applicables dans le domaine de la fertilisation, de valorisation de sous-produits, la conservation de ressources naturelles et la protection de l’environnement.
En dehors des biotechnologies microbiennes dans le domaine de la fertilisation des sols, plusieurs recherches en biotechnologie agricole ont été effectuées au Maroc au niveau des universités, de l’IAV Hassan II, de l’INRA et des Domaines. C’est aussi le cas de la recherche biotechnologique dans le domaine de l’agro- fermentations traditionnelles, la qualité et l’hygiène des aliments par l’usage de souches productrices et la valorisation des sous-produits par voie de fermentation des déchets et sous-produits.

• Quel impact peut avoir le bon recours aux procédés de fertilisation et de biotech sur la productivité des terres ?
Une fertilisation équilibrée permettant d’apporter les éléments déficitaires dans le sol est nécessaire pour maximiser le rendement ou plutôt le profit dans des conditions pédoclimatiques données avec une gestion convenable de la culture (choix de l’espèce et variété, semis, désherbage, contrôle du parasitisme, gestion d’irrigation, gestion de la fertilisation, réduction de perte á la récolte). De ce fait, le raisonnement de la fertilisation, généralement basé sur les analyses de sol et des plantes, est une composante importante dans la gestion et l’intensification des cultures, ainsi que le retour des investissements sur les inputs autres que les engrais.
Le recours aux procédés biotechnologiques comme source de biofertilisant est nécessaire pour l’agriculture biologique ou pour les sols qui ont besoin d’un faible apport en un élément ou deux pour supplémenter l’offre du sol car les fertilisants/biofertilisants utilisés ont souvent des faibles teneurs et parfois moins efficients. La plus grande contribution des micro-organismes dans la production de culture et l’enrichissement de sol est celle de la fixation biologique d’azote par les rhizobium qui généralement sont présents dans le sol.
Cependant, on peut faire recours à des inoculations pour améliorer cette fixation biologique. Cette dernière peut représenter une source importante d’azote pour les systèmes de culture. Le Marché des biofertilisants utilisés pour la fixation d’azote est le plus important. Toutefois, c’est le marché des biofertilisants solubilisateurs de phosphate qui présente le taux de croissance annuel le plus élevé (13,2%).
Le recours aux biofertilisants seuls n’est pas suffisant pour maximiser les rendements en Afrique vu le degré de déficience de ces sols et le potentiel de gain de rendement ainsi que le besoin en éléments nutritifs associé. En effet, les sols en Afrique vivent une véritable crise de fertilité, de productivité et de stockage du carbone. Les pertes annuelles en éléments nutritifs des sols sont parmi les plus élevés au monde, avec une moyenne de 22 kg N/ha, 2,5 kg P2O5/ha et 15 kg K2O/ha. L’utilisation non raisonnée des terres, la non-restitution de la fertilité au sol, la faiblesse de l’utilisation des engrais ont causé un sérieux déclin de la fertilité et de la capacité productive des terres en Afrique. Une vraie crise qui se répercute sur la durabilité des ressources en sols et de leur capacité à assurer une sécurité alimentaire et un développement socioéconomique décent des populations africaines. En plus, le gain de rendement des cultures peut atteindre 10 t/ha dans certaines conditions. L’intensification des cultures, nécessaires pour assurer la sécurité alimentaire de l’Afrique, doit faire recours aux engrais minéraux du fait de la grandeur du besoin en fertilisant. Cela n’exclut pas l’application des biofertilisants dans certaines conditions et ne diminue pas de l’importance des biofertilisants qui avec les recherches seront de plus en plus efficients et bon marché. Par conséquent, une combinaison judicieuse d’engrais minéraux avec des sources organiques et biologiques de nutriments est encouragée. Ces applications intégrées sont à la fois complémentaires et synergétiques du fait que les intrants organiques ont des effets bénéfiques autres que ceux des éléments nutritifs (qualité chimique et physique du sol).