Investissement privé : encéphalogramme plat !

Sur les trois dernières années, les grands projets portés devant la Commission des investissements ont totalisé près de 150 milliards de DH ! Les officiels évoquent des taux de réalisation dépassant les 70% ! 2 à 3 ans en moyenne entre l’approbation des grands projets et leur démarrage ! Le chef du gouvernement appelle les responsables à agir pour garantir l’efficacité des accords conclus entre le gouvernement et les investisseurs et empêcher la suspension des projets.

Au regard des projets validés par la Commission des investissements (CI), l’on serait tenté de conclure que l’investissement privé se porte bien! Chaque année, une cinquantaine d’opérations sont approuvées, mettant en jeu des dizaines de milliards de DH et des milliers d’emplois. D’après le travail de consolidation fait par La Vie éco, sur les trois dernières années, les grands projets d’investissement privé portés devant la commission ont totalisé près de 150 milliards de DH ! Ils sont censés pourvoir plus de 20 500 emplois.

Dans le détail, l’année 2017 (dont la durée d’approbation des projets s’est étalée sur 17mois en raison des exigences de l’agenda politique et gouvernemental) a enregistré l’approbation de 51 projets pour 67 milliards de DH et 6500 emplois à créer. En 2018, la Commission des investissements qui s’est réunie à deux reprises, le 10 janvier et le 23 octobre, a approuvé 68 projets de conventions et d’avenants aux conventions d’investissement pour un montant global de 57,6 milliards de DH devant permettre la création de 9 266 emplois directs. Le bilan de 2019 a été moins faste ! La commission présidée par le chef du gouvernement, qui en est à sa 77e réunion (juillet de l’année dernière), a donné son feu vert pour la réalisation de pas plus de 37 investissements, mettant en jeu un pactole de 28 milliards de DH, de nature à faire émerger des besoins en emplois de plus de 5 000 postes.

Ces chiffres résonnent bien dans l’oreille. Or, sur le terrain, l’investissement privé, dont la tendance peut se lire dans les réunions de la CI mais qui ne se limite pas seulement aux projets passés devant cette commission, ne respire pas la bonne forme !

Déjà, il faut dire qu’il n’existe pas de statistiques exhaustives ni de méthodologie approuvée pour le calcul de l’investissement privé à ce jour. Si l’investissement global approché par la Formation brute du capital fixe (FBCF) est connu, il reste difficile de dire, de manière précise, quelle est la part du public et celle du privé !

Selon nos approximations, sachant qu’en 2018 l’investissement relaté par la formation brute de capital fixe (en dehors de la variation des stocks) représentait environ 29% du PIB, soit 315 milliards de DH sur les 1 106 milliards de PIB, et que l’investissement public consolidé se chiffrait en 2018 à environ 190 milliards de DH (sans prendre en compte les taux de réalisation), la part du privé ressort par conséquent à 125 milliards de DH, soit 11,3% du PIB, ou encore 39,6% de l’investissement global.

Toujours en parlant de la formation brute de capital fixe, qui, selon la Banque mondiale, comprend la construction résidentielle, la construction non résidentielle (mise en chantier d’usines, d’immeubles de bureaux et d’édifices commerciaux) et l’achat de machineries des usines, le Haut-commissariat au plan a déjà indiqué dans une note de l’année 2018 que la FBCF enregistre le ralentissement le plus notable de son rythme de croissance avec une contribution nulle à la croissance.

Un autre indicateur de taille corrobore le ramollissement de l’investissement privé sur les dernières années. Les concours bancaires servant à financer les grandes opérations d’investissement et d’achat du grand équipement ne cessent de dévisser d’année en année. Si le crédit globalement décélère, le financement de l’investissement, lui, a marqué plusieurs années de décroissance. Depuis 2010, les crédits à l’équipement en faveur du privé perdent environ 2,5% chaque année en moyenne.

Deux niveaux de questionnement et d’analyse se posent. Le premier est de savoir pourquoi il existe un décrochage flagrant entre la kyrielle de projets présentés devant la CI et la situation sur le terrain. Et le deuxième est de revenir aux raisons qui seraient derrière la panne de l’investissement privé, faisant fi de ce qui se fait dans les commissions.

Certes, tout ce qui est annoncé en termes de grands projets ne peut se faire à la lettre. Mais il existe une marge correcte et de «bon sens» au-delà de laquelle tout le travail d’approbation des conventions d’investissements et des avenants pourrait tomber à l’eau. Dans les hautes sphères ministérielles, l’on indique que généralement le taux de réalisation des investissements dépasse en moyenne les 70%! Tout en assumant ce chiffre, les responsables ne manquent pas d’insister sur le fait que les projets prennent des années pour sortir de terre et ainsi impacter l’effort d’investissement. L’on avance, en substance, que pour les grands projets passés devant la Commission des investissements, il existe un délai moyen de 2 à 3 ans pour voir le projet opérationnel. Et ceci à condition que les promoteurs ne se désistent pas. Sachant que c’est le cas de dizaines de projets qui transitent chaque année pas la CI.

Pour cela, le chef du gouvernement a mis en avant, en juillet 2019, l’importance d’agir en vue de garantir l’efficacité des accords conclus entre le gouvernement et les investisseurs, en veillant à ce que les dispositions de ces accords soient claires et équilibrées. L’objectif est de garantir la protection nécessaire et sur un pied d’égalité aux investisseurs, et aboutir, in fine, à la prise des mesures adéquates pour que les projets ne soient pas suspendus ou entravés. Il s’agit aussi d’activer les mécanismes du suivi régulier de la mise en œuvre des projets d’investissement aux niveaux national et local et rationaliser l’utilisation des biens publics. Pour cela, il faudra se baser sur des critères clairs et objectifs et en appliquant le principe de proportionnalité entre la nature des projets d’investissement et la superficie des biens qui leur est réservée.

Sur le deuxième niveau d’analyse, la tendance des opérateurs privés à investir moins s’explique, naturellement, par une conjoncture économique morose et une croissance en petite forme. Sachant que les économistes affirment que l’investissement favorise la croissance de même que la croissance aide l’acte d’investir.

Dans ce contexte, la baisse de l’activité sur les trois dernières années, couplée à l’érosion des marges, et aux difficultés d’accès aux crédits à l’équipement pour les entreprises expliquent pour une grande part la tendance stationnaire.

Au volet sectoriel, le tassement de l’investissement trouve son origine dans les capacités des moyens de production déjà existants de plusieurs secteurs. En effet, dans plusieurs activités qui tournent à 50 ou 60% de taux d’utilisation des capacités, l’extension n’est plus justifiée d’un point de vue économique.
Aussi, la saturation du potentiel d’investissement peut justifier le ramollissement actuel. Plusieurs opérateurs ont trop investi sur les années fastes marquées par le volontarisme de l’Etat (2002-2009). L’immobilier, le BTP, les transports et communications, l’industrie manufacturière… sont des exemples probants à cet égard.

Enfin, le volet culturel n’est pas à omettre. Pour une majorité d’opérateurs, l’investissement reste encore un acte risqué, qui coûte très cher et fait perdre du temps. Assez suffisant pour mettre en panne la machine et faire pulluler les niches de rente !

La structure de l’investissement privé change au fil des ans mais reste marquée par la prédominance de secteurs de l’industrie, transport & infrastructures, énergies et tourisme. Par exemple, en 2019, la répartition des investissements par secteur fait ressortir le secteur du transport et des infrastructures en 1ère position avec 9,64 milliards de DH, soit 42% des investissements projetés.
Pour 2018, la répartition des investissements par secteur fait ressortir le secteur de l’Industrie en 1ère position avec 21,55 milliards de DH, soit 37% des projets approuvés par la commission. Le secteur des télécommunications occupe la 2e position avec 10,91 milliards de DH, soit 18% des investissements projetés. Le secteur de l’énergie et des énergies renouvelables arrive en 3e position avec 7,79 milliards de DH, soit 13% des investissements projetés.
S’agissant de 2017, le secteur de l’industrie a représenté les deux tiers des investissements. Le «Transport et Infrastructures de transport» occupe la 2e position en termes de montant des investissements avec près de 19% des investissements projetés suivi du secteur des énergies renouvelables (9% des investissements). Le secteur du tourisme et loisirs se place en 4e position avec près de 7% des projets.

 

Le chef du gouvernement a souligné en juillet 2019 la nécessité d’investir dans les chantiers d’amélioration du climat de l’investissement et des affaires.
M.El Othmani a appelé à l’amélioration de l’administration et de ses pratiques, l’objectif étant de simplifier ses procédures en vue d’accompagner les investisseurs. Il appelé, dans ce sens, l’adoption par le gouvernement, en juillet 2019, du projet de loi 54.19 relatif à la charte des services publics, et du projet de loi 55.19 relatif à la simplification des formalités et des procédures administratives.
Par ailleurs, le chef du gouvernement a affirmé, lors de la dernière réunion de la CI, poursuivre la série de réformes liées à l’investissement, à travers l’amendement de la loi relative aux contrats de partenariat public-privé, qui sera prochainement soumise au Parlement. Pour l’Exécutif, ce texte est fondamental pour soutenir l’investissement privé et l’encourager en l’intégrant dans l’élaboration de plusieurs projets de développement. L’accélération de l’adoption du projet de la charte d’investissement est aussi un chantier prioritaire pour 2020.