Immobilier : dix ans, quatre ministres et toujours un déficit de 400 000 logements

• Le programme de logements n’a permis de résorber qu’une partie du déficit.
• Il comprend beaucoup de lacunes, notamment au niveau du segment à 140 000 DH et de ceux destinés à la classe moyenne.
• Les promoteurs ont maintenu leur rythme de production, bon gré mal gré.

Le secteur immobilier au Maroc a répondu à des cycles de 2010 à 2019, soit presque une décennie. Dès le lancement du dispositif des logements conventionnés, tout le paysage immobilier a connu bien des changements, tant sur le plan opérationnel qu’institutionnel et réglementaire ou encore du côté des opérateurs. Absorber un déficit qui se chiffrait à plus d’un million d’unités n’était pas chose aisée et jusqu’à maintenant, l’on compte encore un besoin estimé à près de 400 000 unités. La progression démographique accompagnée de l’exode rural vers les villes centrales du pays n’a pas arrangé les choses, dans la mesure où les gouvernements ont dû mettre en place aussi des stratégies visant l’éradication des bidonvilles, la lutte contre l’habitat insalubre, mais aussi des opérations de restructuration d’habitat. Il n’en demeure pas moins que ces programmes lancés ont réussi à réduire le besoin en logements de la population et a même été loué par les instances internationales.
Il est toujours utile de rappeler que l’objectif du programme des logements sociaux à 250 000 DH est de construire 300 000 unités à l’horizon 2020, et celui du dispositif des logements à
140 000 DH d’atteindre près de 130 000 unités sur le même terme. Le logement destiné à la classe moyenne, lui, a concerné une 1ère convention cadre signée entre le MATUHPV et Al Omrane (2013-2015) pour la réalisation de 3 680 logements et une seconde conclue entre le MHPV et la FNPI (2014-2016) prévoyant la réalisation de 20 000 logements.
Si certains programmes ont été des réussites et leur modèle a même été exporté en Afrique, d’autres n’ont pas connu le même sort et sont donc appelés à être remodelés pour attirer autant les investisseurs que les acquéreurs.
La production globale de logements, tous segments confondus, conventionnés ou non, a atteint 316 308 unités à fin 2019, en croissance de 41% par rapport à 2010, selon les statistiques officielles du ministère de l’habitat. Après une croissance qui s’est maintenue de 2010 à 2015, de 21%, la production a inversé sa tendance l’année suivante de 17% pour reprendre son rythme, avec une hausse de 29%. Cela dit, entre 2018 et 2019, la progression n’était que de 1%. Globalement, sur les dix dernières années, ce sont 2 663 782 logements qui ont été achevés dont
41 131 logements à FVIT, 414 462 logements à
250 000 DH, 552 709 logements auto-construits en maison marocaine, 143 104 appartements du moyen et haut standing et 14 685 villas. Il faut savoir que les opérations de logements sociaux à 250 000 DH absorbent 43% de la production, suivies par l’auto-construction avec 37% et les opérations de moyen et haut standing avec 11%.
D’ailleurs, le segment des logements sociaux a attiré nombre d’opérateurs depuis son lancement. Dès 2010 et jusqu’en 2015, la production a suivi un trend haussier avec un rebond de 237% à 74 850 unités. Elle a régressé de 35% entre 2015 et 2016, pour reprendre à nouveau sa cadence mais d’une manière lente, enregistrant du coup une amélioration de 11,6%. «En fait, les nouveautés fiscales qu’avait apportées la Loi de finances de 2010 avaient donné un gros coup de pouce à l’activité de la promotion immobilière. Cela était considéré comme révolutionnaire. Et paradoxalement, plus les promoteurs produisaient, plus le déficit en logement se creusait», nous raconte un promoteur. Alors qu’il était de 600 000, il était passé à 840 000 unités, 4 années plus tard. Ce qui avait motivé les promoteurs à produire davantage. Sauf que là, l’objectif est largement dépassé (300 000 escomptées contre 415 000 produites), au point que certains promoteurs pâtissent actuellement d’un stock d’invendus. Et il le sera encore plus d’ici la fin de cette année ou encore de 2021, compte tenu de l’extension du délai de livraison pour le logement social de six mois pour les conventions dont l’échéance de 5 ans arrive à son terme entre le 20 mars 2020 et le 31 décembre 2020.
Les promoteurs n’ont donc le choix que de produire, puisqu’il s’agit de logements conventionnés, même si la demande marque le pas. Autrement, ils ne tireront pas profit des avantages fiscaux. Cela dit, le bât blesse au niveau des écoulements. Ils sont plusieurs à avoir leurs produits finis sur les bras. En cause, un durcissement des exigences des clients certes mais surtout l’absence des équipements nécessaires accompagnant ces logements. «Un logement, quand bien même il inclue une piscine, un ascenseur ou des espaces verts, qu’il soit un duplex ou autre, ne peut s’écouler que si le client a à portée de main les moyens de transport, les routes, les écoles et centres de santé, les commerces…», assure un opérateur expérimenté en la matière.

Logement à 140 000 DH : une production en baisse de 80% en 10 ans
Du reste, ce dispositif est l’un des plus intéressants que les autorités publiques aient mis en place, car non seulement il avait son «public», mais aussi parce que la rentabilité dégagée est jugée convenable, contrairement, aux autres programmes.
En effet, le dispositif des logements à FVIT n’a pas connu le succès prévu, dès son lancement. A fin 2019, ce sont 1 492 unités qui ont été produites contre 7 562 en 2010, soit une baisse de 80%. Le taux de réalisation de l’objectif attendu ressort à 31,6% seulement. Plusieurs raisons se dressent derrière la petite forme de ce type de logements. Notre source énumère : «Les complications auxquelles avaient fait face les promoteurs pour disposer de la liste des bénéficiaires, les décourageant du coup de revivre la même expérience ; la rentabilité très minime qui se dégage du projet en raison notamment du coût du foncier ; l’emplacement de ce type de logements, loin de toute commodité, et aussi la préférence des clients ciblés par ce système, des lots de terrains pour y privilégier la construction, plutôt que des produits finis». Et d’ajouter : «Dès la constatation de l’afflux très timide des promoteurs vers ce dispositif, il aurait été judicieux de revoir ce programme en lui consacrant des avantages spécifiques».
Après une chute de 43% entre 2012 et 2014 à 65 000 unités, la production des unités de restructuration a repris un trend haussier, enregistrant ainsi une augmentation de 142% entre 2015 et 2019 avec une légère hausse de 8% en 2019 par rapport à 2018. Les opérations de restructuration englobent l’ensemble des programmes traitant l’habitat insalubre (programme Villes sans bidonvilles, restructuration de quartiers, réhabilitation des tissus anciens…). Au total, le gouvernement et les parties concernées ont traité 290 544 ménages bidonvillois. En plus, 30 465 bâtisses menaçant ruine ont été conventionnées et les conditions de vie de 1 119 379 ménages ont été améliorées.

Un recul de 1,7% des mises en chantier depuis 2010
La production reste certes un bon indicateur mesurant la santé du secteur immobilier, mais il doit être corroboré par les mises en chantier afin de sonder le dynamisme du marché. Le nombre d’unités mises en chantier, toutes catégories confondues, a atteint 365 413 à fin 2019, soit un recul de 1,7% par rapport à 2010. Par phases, elles ont affiché une hausse de 26,6% de 2010 à 2011, suivies d’un retrait de 37% entre 2011 et 2014. Suite à cela, une stabilité a été enregistrée jusqu’en 2018. En revanche, en 2019, elles se sont améliorées de 17,7%. En 10 années, le pays a enregistré le lancement des travaux de construction de 1 846 714 logements, dont 866 349 logements auto-construits en maison marocaine, 371 577 logeLhabitat destiné à la classe moyennements à 250 000 DH, 35 401 logements à faible valeur immobilière à 140 000 DH et 220 603 logements de type moyen et haut standing.
Sans surprise, les logements sociaux conventionnés (250 000 DH et FVIT) ont vu leurs unités mises en chantier fondre au vu de l’approche de l’expiration des incitations fiscales, entre autres raisons. Elles ont ainsi baissé de 62,6% à 36 300 unités et de 81,6% à 1664 respectivement sur la période 2010-2019. De son côté, le volume des unités mises en chantier dans le cadre de l’auto-construction a également baissé, mais de moindre ampleur, de 14,5% à 74 774. En face, les autres types, à savoir les appartements de moyen et haut standing, les villas et les restructurations ont enregistré des augmentations appréciables. Le 1er segment s’est amélioré de 73,5% à 24 395, le 2e, de 52,4% à 2246 et le 3e de 14% pour atteindre 189 193 unités.
Quoi qu’il en soit et en dépit de toutes les difficultés que connaît le contexte économique en général, affectant du coup le secteur immobilier, les promoteurs ont essayé de maintenir leur production de logement, conformément à la stratégie gouvernementale visant à absorber le déficit en logement.