Le BTP tiraillé entre le marasme ambiant et des indicateurs globalement corrects

La cadence de la croissance a été interrompue, mais l’activité se maintient. L’encours des crédits alloués au secteur en hausse de 6% depuis 2016. Actuellement, le financement bancaire est plus axé sur les projets que sur la structure les portant.

Le secteur du BTP ne voit toujours pas le bout du tunnel. C’est le cas d’ailleurs depuis quelques années, comme l’affirment plusieurs professionnels du BTP et patrons de sociétés. Il y en a qui se plaignent d’une situation inquiétante, à savoir l’effritement du chiffre d’affaires, conséquence directe de la baisse de la commande publique, constituant 75%, jusqu’à 100% des revenus pour certaines sociétés.

De plus, les opérateurs accusent les banques de serrer le robinet de financement, que ce soit de la trésorerie ou de l’exploitation. «Les lignes de crédit ne sont plus renouvelées aussi facilement et les facilités de crédits sont réduites de moitié», se désole un professionnel. Cela semble normal quand on sait que les créances en souffrance augmentent pour les entreprises de ce secteur. «Le taux de contentieux s’est aggravé certes. C’est en raison de la conjugaison de plusieurs facteurs dont l’investissement public qui se réduit, mais aussi et surtout les délais de paiement de l’Etat, toujours aussi longs qu’avant», nous affirme un adhérent à la Fédération nationale du BTP (FNBTP). Même les bureaux d’études et d’ingénierie se plaignent de cette situation. «L’administration publique se targue d’avoir fourni des efforts en matière de réduction des délais de paiement. Il faut nuancer, car il ne s’agit que de la trésorerie générale et non de l’amont de la chaîne, comprenant l’établissement des abattements ou des décomptes» précise un responsable d’un bureau d’études.

Ces circonstances, pour le moins difficiles, s’imposent de fait. Sauf que cela ne ressort pas nécessairement dans les chiffres officiels. La valeur ajoutée du secteur du BTP s’est améliorée de 1,2% au 2e trimestre de cette année au lieu de 0,6% à la même période de l’année précédente, selon le Haut Commissariat au Plan (HCP). De même, le taux d’emploi du secteur, en quasi-stagnation s’est établi à 9,5%, contre 9,7% à la même période. Sur un autre plan, en observant les statistiques de Bank Al-Maghrib, liées à la répartition de l’encours des crédits par secteur d’activité, il en ressort que l’encours global du BTP a atteint à fin juin 95,7 milliards de DH. Si l’on remonte à 2012, cet encours s’inscrit en légère baisse, de 1%. Un décrochage a eu lieu toutefois entre 2012 et 2016 où il a baissé de 7%, pour reprendre sa tendance haussière. Notons qu’entre 2016 et 2019, il a augmenté de 6%. «On est certes loin des niveaux de croissance enregistrés avant 2010, où ils atteignaient 20% entre juin 2008 et 2009 ou encore 72% entre juin 2007 et 2006 ; mais l’activité du BTP se maintient toujours», explique un opérateur.

En effet, l’Etat continue de lancer des chantiers structurants dans tout le Maroc, tels que l’extension des lignes des tramways, la mise à niveau des ports et aéroports, mais aussi la lutte contre l’habitat précaire, l’adduction de l’eau potable, la mise en place des ouvrages… Autant de programmes qui requièrent un appel aux sociétés du BTP. D’ailleurs, si le secteur ne se maintenait pas, on n’aurait pas assisté à de nouvelles créations d’entreprises. Pour l’année 2018, le secteur du BTP et des activités immobilières arrive au 2e rang des créations avec près de 17% de nouvelles entreprises. Ce qui crée une situation de concurrence rude et amène les entreprises à brader leurs prix, surtout que la plupart des institutions publiques adjugent leurs marchés au moins-disant et non au mieux-disant. En tout cas, l’encours des crédits à l’équipement, qui se situe à 11,7 milliards de DH au 1er semestre de 2019, est en hausse de 64% depuis juin 2016 et de 24,5% par rapport à juin 2012, comprenant toutefois un recul de 24% entre 2012 et 2016. Il faut quand même mettre le doigt sur un point important. Les entreprises qui n’arrivent pas à sortir de leur torpeur sont surtout celles qui ont fait de l’activité immobilière leur fer de lance. «Avec le recul enregistré dans le secteur de l’immobilier, plusieurs entreprises se retrouvent sans activité, surtout celles qui n’ont pas les reins solides pour répondre aux appels d’offres lancés par l’Etat», explique un professionnel.

Par ailleurs, Mehdi Fodda, cadre bancaire, explique que le mode de financement des activités BTP par les banques a changé. «Elles n’ont pas resserré les conditions de financement, mais elles sont devenues plus regardantes.Tout projet solide est éligible au financement. Il reste que les banques, actuellement, ont modifié leur politique. Elles ne financent plus uniquement une structure mais le projet pour lequel un prêt est requis. Et ce, sous plusieurs conditions, à savoir l’identification du projet, ses modalités de remboursement, le montant budgétisé pour chaque étape de son avancement…» détaille notre source. Chose qui ne se faisait pas forcément auparavant, puisque, pour certains opérateurs, il arrivait que des financements demandés pour des projets de travaux publics ou œuvres d’arts étaient affectés à des financements de programmes immobiliers ou autres sans relation avec le cor business de l’affaire. «Cette orientation prise par les banques est une manière de pousser les entreprises à structurer leurs dépenses et à affecter les prêts demandés aux projets entamés : c’est la notion de bonne gouvernance et best practice au sens strict. Les banques cherchent un accompagnement sur des deals identifiés et sécurisés dans une optique win-win», conclut M. Fodda.

In fine, le secteur connaît un chamboulement, avec un ralentissement de la cadence de la croissance. Cependant, la situation est loin d’être alarmante. Avec la reprise de l’activité économique, l’implémentation du contrat-programme du BTP et l’assainissement du marché, tant des structures anarchiques que des opportunistes, le secteur devrait reprendre son rythme d’évolution, sur de bonnes bases.