« Il est impératif de soutenir l’émergence d’entreprises prêtes à innover et à contribuer à la transition écologique »

En marge du webinaire sur la finance verte organisé conjointement cette semaine par l’institut CDG et CDG Capital, le Directeur Général de cette dernière Monsieur Hamid Tawfiki partage avec nous sa vision sur la relance verte, les défis à relever pour une reprise responsable et durable,  ainsi que les secteurs à même d’accélérer cette transition écologique.

 Selon plusieurs rapports d’économistes, la relance verte serait la meilleure formule pour garantir une reprise durable après le choc pandémique. Qu’en pensez-vous ?

La pandémie n’a fait que clarifier les défis auxquels nous sommes confrontés et les décisions stratégiques que nous devons prendre. Par conséquent, le sort de l’économie mondiale ne dépend pas de ce qu’induit le virus, mais de la façon dont nous choisissons de réagir.

Nous contenterons-nous de faire redémarrer la machine telle quelle ou prendrons-nous en compte, afin de s’en prémunir, les autres crises actuelles et à venir ? Allons-nous reproduire les erreurs du passé et tenter de relancer à l’identique une économie qui pollue et exclut ? Ou allons-nous saisir l’occasion unique que constitue la sortie de crise pour réorienter nos économies vers un modèle plus durable et plus inclusif ? Ce sont ces questions qui prévalent.

La crise sanitaire a révélé les liens entre la santé des écosystèmes, la santé humaine et la santé économique, et plusieurs voix se sont élevées pour réclamer une relance verte, axée sur les thématiques de la transition écologique. Je pense qu’ils ont raison. En fait, nous n’avons pas le choix.

En effet, l’heure est aujourd’hui  aux grandes décisions pour réparer, panser notre société et rebâtir en mieux. Tous les pays sont sur le point de se doter d’un plan de relance pour se relever de la crise sanitaire du Covid19 et de ses impacts socio-économiques. Il s’agit, pour tout le monde, d’une opportunité historique, par les montants financiers mobilisés, pour prévenir de nouvelles crises probables, visibles, presque-certaines (pandémie, climat) en accélérant la transition écologique à travers un plan de relance vert.

– Comment réussir durablement la relance économique ?

Cette relance doit être l’occasion de réformer notre modèle économique pour créer et soutenir des emplois durables, ancrés dans nos régions et dans nos territoires, et moins vulnérables aux chocs à venir. Bien sûr qu’on veut garder le meilleur du passé, mais il faut voir qu’il y a un vrai virage à prendre et qu’il nous faut le prendre avec élan. Les gouvernements sont donc face à un choix historique : celui de placer l’emploi durable au cœur d’une relance verte ou d’enfermer l’économie dans un modèle non soutenable. Nos valeurs nous questionnent et nos enfants nous regardent.

Au minima, il y a bien sûr  le principe évident du «ne pas nuire». La relance ne doit pas financer de projets néfastes pour le climat et l’environnement qui risqueraient d’enfermer certains secteurs sur les prochaines décennies dans des trajectoires non durables. Mais une bonne reprise est une reprise responsable qui doit être verte, résiliente, juste et numérique. Elle doit aussi l’être pour tous les peuples et tous les pays, et pas seulement pour ceux qui peuvent se le permettre.

Comme vous le savez, la transition écologique concerne tous les secteurs. Par exemple, il y a  l’agriculture, qui est sommée de pourvoir à notre autonomie alimentaire tout en passant aux bonnes pratiques écologiques. Le secteur du bâtiment qui doit viser une décarbonation complète.  Il y a aussi les transports ou tout est aussi à réinventer : le déploiement des voitures électriques, de leurs bornes de recharges et la production de leurs batteries. Par ailleurs, il y a, toutes les initiatives de relocalisation et de « Made in Home » qui répondent également à un besoin nouveau de résilience, de bon sens et d’autonomie pour faire face à une nouvelle crise.

Il nous faut organiser, autour de stratégies de filières, les outils et les moyens nécessaires à la reconversion professionnelle vers les emplois de demain, tout en assurant la qualité sociale des emplois créés. Soutenir cette reconversion vers les filières durables c’est préparer l’avenir et protéger l’emploi, pour une économie plus résiliente.

– Le Maroc est-il outillé pour prendre ce virage vert ?

De manière générale, tout le monde s’accorde à dire que ce tournant nécessitera de faire évoluer les politiques publiques ainsi que les processus décisionnels des organisations souvent motivés par des considérations à court terme. Nous devons concilier perspectives quantitatives et objectifs qualitatifs, impacts à long terme et bénéfices à court terme. La mobilisation de tous les acteurs, publics et privés, nationaux et internationaux, de tous les pays, est essentielle pour passer du verdissement incrémental de notre « statu quo » à la création de portefeuilles de financement et d’investissement cohérents dans leur ensemble avec les Objectifs de Développement Durable (ODDs), de manière systémique et durable.

Une telle inflexion des structures économiques et financières nécessite certainement de nombreux changements de politiques, de nouvelles normes et standards, de nouvelles technologies, de nouveaux cadres de régulation, ainsi que des dispositifs de gouvernance innovants. La construction de ce cadre international adéquat et partagé demandera du temps et des efforts de la part de la communauté internationale. Elle devra également faire face à différentes visions politiques.

Pour rappel, le Maroc a été pionnier dans la mise en place de la Contribution Déterminée au niveau National (CDN), constituée de 55 actions et visant un objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 42% à l’horizon 2030. Afin d’accélérer la transition, nous pensons que la CDN gagnerait à être déclinée davantage en projets bancables, avec un effort soutenu en amont au niveau de la préparation et de la structuration des projets.

Quid de la réglementation ?

Plusieurs lois ont été promulguées. Nous pouvons citer à titre d’exemple la loi 47-09 relative à l’efficacité énergétique, qui  encourage les entreprises industrielles à rationaliser leur consommation énergétique et à généraliser les audits énergétiques obligatoires ou la loi 13/09, complétée et amendée par la loi n°58-15, qui  instaure un cadre juridique offrant des perspectives de réalisation et d’exploitation d’installations de production d’énergie électrique à partir de sources d’énergies renouvelables par des personnes physiques ou morales, publiques ou privées.  A ce titre, la libéralisation du marché de l’énergie de la moyenne tension est en phase finale d’approbation, ce qui permettra aux producteurs indépendants d’accéder aux réseaux de moyenne tension.

Et des investissements à engager ?

En terme opérationnel, le virage vert va nécessiter des investissements considérables qui requièrent la mobilisation du secteur privé dans une logique de partage des risques. Dans ce cadre, le Partenariat Public Privé se présente comme un outil pertinent. Ainsi, les amendements apportés à la loi PPP sont encourageants car, outre la simplification des procédures, ils élargissent le champ d’application aux collectivités locales, appelées à jouer un rôle plus important dans le cadre de la décentralisation. A terme, il s’agit d’attirer, grâce aux PPPs verts, davantage les investisseurs privés nationaux et internationaux pour la réalisation des projets en ligne avec une économie sobre en carbone.

Enfin, il faudrait envisager de nouveaux leviers tels la mise en place d’un dispositif fiscal adapté, des garanties et des subventions de l’Etat, pour encourager l’investissement dans des secteurs spécifiques.

– Quels sont les secteurs porteurs  de la relance verte ?

Les secteurs qui peuvent accélérer la transition écologique et soutenir de nombreux emplois non dé-localisables doivent être au cœur de la relance. On peut citer la rénovation énergétique des bâtiments, les  énergies renouvelables, la mobilité durable, la gestion des déchets,  l’agro-écologie…

En guise d’exemple, il y a le sujet de développement du transport multimodal en centre-ville et de lier le centre-ville aux zones périphériques à travers une complémentarité de moyens de transport tels le tramway, les bus et taxis. Le développement d’un marché de mobilité électrique de transport public pourra créer un écosystème local de fabricants et de prestataires de services, notamment batteries et bornes de recharges.

Il y a aussi la gestion des déchets. Les villes pourraient basculer vers un modèle de gestion approprié des déchets selon une démarche intégrée, ce qui leur permettra de profiter des bénéfices d’une économie circulaire et inclusive. Ainsi, l’accélération de la mise en place de décharges contrôlées aux meilleures normes avec le traitement des lixiviats et la valorisation de la matière organique en énergie, semble être une bonne piste

Et bien sûr, il ne faut pas oublier le secteur de l’eau qui constitue un formidable levier pour la relance, tout en contribuant à renforcer la sécurité hydrique et alimentaire. Le plan national de l’Eau vise à améliorer l’offre en eau à travers la construction de barrages, la connexion des bassins hydrauliques, le dessalement de l’eau de mer, la mise à disposition des ressources en eau nécessaires au développement d’une agriculture durable, la préservation des écosystèmes et la lutte contre la pollution. Concernant le dessalement, nous encourageons la création de nouvelles usines de dessalement couplées à l’énergie éolienne, pour des raisons d’efficacité énergétique et de création de filières génératrices d’emploi.

Par ailleurs, le Maroc a des atouts pour prendre une place dans la filière hydrogène, en raison de la forte disponibilité de l’énergie solaire et éolienne dans le pays. Issu de l’électrolyse de l’eau notamment grâce à des sources renouvelables, l’hydrogène vert peut se substituer parfaitement aux hydrocarbures. Le développement de cette filière peut voir le jour par la mise en place d’un nouveau partenariat énergétique entre le Maroc et l’Europe incluant les dimensions de transfert technologique, de R&D et de développement industriel.

Pour finir je dirais que pour maximiser l’efficacité de la relance, tant du point de vue économique que du point de vue écologique, il est à la fois impératif de soutenir l’émergence d’entreprises, prêtes à innover, à investir et à contribuer à la transition écologique.