Hausse du Smig : le gouvernement d’accord, les patrons veulent des compensations

40 % des salaires déclarés atteignent à peine le Smig.
Les plus bas salaires sont le fait des secteurs qui emploient le plus de main-d’œuvre.
En échange d’une augmentation du salaire minimum, le patronat veut une baisse de la fiscalité, un assouplissement de la réglementation sur le droit de grève et la flexibilité.

«Une vraie réunion de négociation » : c’est ainsi que Miloudi Moukhariq, secrétaire national de l’Union marocaine du travail (UMT), a qualifié la rencontre que son syndicat a eu, lundi 7 avril, avec le Premier ministre, par comparaison avec celle de février dernier, qui, elle, n’était qu’une séance de prise de contact. Et, comme toute vraie réunion, elle fut «dure», mais s’est déroulée dans «une ambiance favorable», juge le chef de la délégation de l’UMT.

Pourtant, sur le brûlant sujet du pouvoir d’achat, aucune décision n’a été prise lors de ce premier round de négociations. Aux propositions du gouvernement, «claires et chiffrées mais non inscrites dans un calendrier précis», le syndicat de Mahjoub Benseddik a répondu par des contre-propositions «tout aussi claires, chiffrées et argumentées», avec application immédiate (voir encadré page suivante).

D’où vient alors cette impression de climat «favorable» dont parle M. Moukhariq ? Sans doute du fait que le Premier ministre a pris note des contre-propositions de l’UMT (qui recoupent en gros celles des autres syndicats), et promis de donner la réponse du gouvernement la semaine prochaine. En particulier, l’Exécutif avait besoin, pour ce qui est des salariés du privé, de consulter la CGEM (Confédération générale des entreprises du Maroc), et, pour le public, de «refaire ses calculs» afin d’évaluer l’impact des propositions de l’UMT.

Mais surtout, il semble bien que le gouvernement s’apprête à annoncer «quelque chose», un quelque-chose» qui serait à mi-chemin entre les propositions dont il a fait part aux syndicats et les revendications de ces derniers.

Le patronat veut un accord sur cinq ans pour que les investisseurs aient de la visibilité
C’est que tout le monde aujourd’hui est conscient que les ménages vivent sous la pression d’une inflation qui, même si elle ne se reflète pas vraiment dans les statistiques officielles, est en tout cas vécue comme telle. Ce n’est pas le lieu ici de revenir sur le débat concernant l’inflation perçue et l’inflation mesurée, une chose est néanmoins sûre : certains produits de grande consommation ont subi ces derniers temps des hausses très importantes, même si, dans le même temps, beaucoup d’autres (l’électroménager, les moyens de communication, etc.) ont substantiellement baissé. Et sans l’intervention de la Caisse de compensation, le fardeau aurait été beaucoup plus lourd encore.

Le problème est que même si l’Etat alloue chaque année des enveloppes sans cesse en augmentation pour le soutien des prix (on parle pour 2008 de 37 milliards de DH), la pauvreté ne recule pas vraiment et les salariés à revenus modestes ont le sentiment que leur pouvoir d’achat va en s’amenuisant.

Mais est-ce seulement une impression ? Manifestement non puisque même le patronat, sans doute pour la première fois, parle de la nécessité de regarder ce problème de près. «Nous sommes conscients qu’aujourd’hui se pose au Maroc un vrai problème de pouvoir d’achat ; et nous souhaitons que ce pouvoir d’achat soit amélioré pour nos salariés», estime le président de la commission sociale de la CGEM, Abdelmajid Tazlaoui. Alors «oui» pour l’augmentation du Smig ? L’organisation patronale semble avoir une approche différente sur ce dossier : «Nous, nous ne faisons pas une fixation sur le Smig, seul. Ce qui est intéressant pour nous, et pour les investisseurs, nationaux ou étrangers, c’est surtout le coût du travail dans sa globalité». Autrement dit, le salaire minimum ne doit pas être isolé des questions fiscales et de la réglementation du travail. Plus clairement, la CGEM souhaite qu’en échange d’une revalorisation du Smig, il soit procédé à une baisse de la fiscalité sur l’entreprise et un assouplissement de la réglementation du travail (sur le droit de grève et la flexibilité, notamment). M. Tazlaoui attire cependant l’attention sur le fait que «le Smig est souvent un message à l’international. En fonction de son niveau, les investisseurs procèdent à des arbitrages en termes de transferts d’emplois», explique-t-il.

Mais ce que la centrale patronale considère comme plus important, c’est d’aboutir, à travers le dialogue social en cours, à «un accord sur cinq ans, pour que les investisseurs aient de la visibilité», et de conclure des conventions collectives, afin que les questions de hausses salariales, de pouvoir d’achat, ne viennent pas, à la veille de chaque 1er mai, perturber les relations sociales.

Mais quelle que soit la contrepartie que la CGEM réclame pour revaloriser le salaire minimum, c’est un fait – et même une avancée – qu’aujourd’hui elle reconnaît explicitement la difficulté dans laquelle vivent les salariés et par conséquent la nécessité d’améliorer leur situation. Bien sûr, et c’est de bonne guerre et même légitime, les entrepreneurs mettent aussi dans la balance la nécessité de préserver, voire de renforcer la compétitivité de leurs entreprises (voir le point de vue de Abderrahmane Ouali sur ce point).

C’est d’ailleurs à peu près le même langage que le ministre des finances, Salah Eddine Mezouar, a tenu aux syndicalistes, à en croire ces derniers, en élargissant toutefois la perspective puisque, lui, l’argentier du Royaume, a parlé aussi de la compétitivité de l’économie dans son ensemble. «Il n’y a pas que les charges sociales qui grèvent la compétitivité», lui a rétorqué M. Moukhariq. Il y a tellement d’autres facteurs de compétitivité, «et c’est une solution de facilité que de s’en tenir aux seules charges sociales», a argumenté le représentant de l’UMT.

Au-delà des appréciations des uns et des autres, les chiffres qui sont là décrivent une réalité implacable : 40% des salaires déclarés dans le secteur privé se situent dans la tranche de moins de 1 845 DH ; 75,8% sont inférieurs à 3 000 DH, et, en poussant jusqu’à 6 000 DH, cela donne 90,2% des salaires déclarés. Autrement dit, seuls moins de 10% des salariés du privé déclarés à la CNSS touchent plus de 6 000 DH. Le salaire moyen, lui, n’est que de 3 784 DH. Qui peut vivre aujourd’hui avec un tel revenu ? Bien sûr, comme le relève M. Ouali, le problème ne se pose pas dans certains secteurs d’activité (notamment dans les services financiers et dans les multinationales) où les salaires les plus bas sont largement au-dessus du Smig. Mais que représentent les entreprises qui opèrent dans ces secteurs ? La réalité, telle que la montrent les statistiques de la CNSS, est que les salaires les plus bas et qui, pour beaucoup, n’atteignent même pas le Smig, on les retrouve dans les secteurs qui emploient le plus (voir tableau page précédente).

Dans le secteur des matériaux de construction et des travaux publics, premier employeur avec 18% de salariés déclarés, le salaire moyen est de 2 862 DH. Dans le commerce, deuxième secteur employeur avec 16,6% des salariés déclarés, le salaire moyen est de 3 727 DH ; et dans le textile et confection (13% des emplois déclarés), le salaire moyen est de 2 230 DH. «Dans la confection, on fait travailler les gens 10 heures et on déclare 8 heures. Dans le BTP, le Smig est détourné par la pratique de la tâche, avec les charges sociales qui sautent», témoigne un bureau de recrutement.

Au Maroc, la rémunération du capital représente presque le double de celle qui va au travail
Même l’Etat, en tant qu’employeur, ne paie pas le Smig pour certaines catégories de ses agents, assurent les syndicats. L’UMT a d’ailleurs demandé au Premier ministre de donner l’exemple en supprimant les basses échelles et de reclasser les agents classés dans ces échelles à des paliers supérieurs afin que leurs revenus soient améliorés.

Même si, à chaque fois, la question de l’augmentation du Smig soulève la problématique de la compétitivité de l’économie et du risque inflationniste inhérent à une telle mesure, l’argument ne convainc pas grand monde. C’est un fait qu’au Maroc la rémunération du capital représente presque le double de celle qui va au travail ; c’est-à-dire le contraire de ce qui se pratique ailleurs. Il suffit de parcourir les comptes de la nation pour se rendre compte que, depuis 1998, la part des rémunérations des salaires, charges sociales comprises, dans la valeur ajoutée est de l’ordre de 35 %, alors que celle qui va au capital dépasse les 60%. Compte tenu des caractéristiques de l’économie marocaine, avec notamment une forte teneur en main-d’œuvre non qualifiée, il ne s’agit sans doute pas d’inverser ces ratios, mais tout de même…