Stroc Industries : le plan de sauvegarde activé

Le plan de sauvetage doit être exécuté sur une période de 5 ans. La situation financière de l’industriel jugée «remédiable». Les banques incitées à faire preuve de plus de souplesse en appréciant les demandes de financement au cas par cas.

Stroc Industries est officiellement la première société à avoir bénéficié d’un plan de sauvegarde, un dispositif institué par la loi n°73-17 du 23 avril 2018 réformant le livre 5 du code de commerce. Le tribunal de commerce de Casablanca a homologué ce plan proposé par le syndic en collaboration avec le chef d’entreprise le 12 juillet 2018, son accord pour cette option proposée en juin 2018, au lendemain de l’annonce officielle faite par le management sur la situation critique de la société. En avril 2019, Mohammed Tougani, expert-comptable et judiciaire et commissaire aux comptes en France et au Maroc, a été désigné par le tribunal pour assister l’industriel dans cette démarche. Ce dernier avait déposé son rapport analysant la situation financière de la société, la viabilité de l’activité économique et l’impact sur le personnel de l’entreprise. Après examen approfondi des détails du plan de sauvegarde, le tribunal a jugé viables les dispositions qui le composent, en se basant sur le principe de continuité de l’activité.

«Le tribunal avait le choix d’opter soit pour la sauvegarde, soit pour le redressement, soit pour la liquidation. La situation était, certes, critique, mais la société n’était pas en cessation de paiement, et ce malgré les difficultés à assumer ses charges fixes. La situation est remédiable, et le principe de continuité de l’activité est respecté», explique le syndic.

Le rôle du syndic est à préciser

Ledit plan de sauvegarde est étalé sur une durée de cinq ans, durant laquelle le management de Stroc Industries devra se conformer aux objectifs du plan, et respecter la configuration de rééchelonnement des dettes, tout en maintenant l’activité par l’exploitation des ressources encore à sa disposition et maintenir les emplois.

Mohammed Tougani, spécialiste des entreprises en difficulté qui fut l’auteur du rapport sur Buzichelli, se montre confiant : «Avec ce sursis, Stroc Industries a désormais les moyens de dépasser cette crise, rembourser ses dettes et renouer, à terme, avec le vert. C’est le propos même du plan de sauvegarde», confie-t-il, avant de poursuivre : «Les difficultés font partie de la vie d’une entreprise. Plus particulièrement dans le secteur de l’industrie. La conjoncture fait que des industriels se trouvent parfois malgré eux dans des situations critiques contre lesquelles ils ne peuvent rien sans appui financier». Il ajoute que le métier de syndic devrait être réglementé, à l’instar de ce qui se fait en France et aux Etats-Unis pour définir ses compétences, sa responsabilité et sa rémunération, car dans les procédures des difficultés des entreprises, il joue un rôle essentiel, d’autant plus que la réforme du livre 5 du mois d’avril 2018 a prévu un texte dans ce sens.

«Le recours à un plan de sauvegarde, lorsqu’il est justifié par une volonté de faire revivre l’activité, ainsi qu’une stratégie crédible pour assainir ses finances, peut faire éviter à des entreprises l’insolvabilité et même la liquidation judiciaire», commente M. Tougani.

L’origine du «mal»

L’année de son entrée en Bourse en 2011, Stroc Industries a fait face à plusieurs crises sociales qui, de l’aveu même de son PDG, Nabil Zyatt, n’avaient pas été prévues, et qui ont été gérées en favorisant la confrontation à l’échange. Chose qu’il regrette depuis. Le carnet de commandes de cette année-là, qui était de 500 MDH de chiffre d’affaires, n’avait été concrétisé qu’à hauteur de 200 MDH. La perte était estimée à 140 MDH. L’industriel a continué à mener sa barque jusqu’en juin 2014 où la trésorerie est devenue négative. Le premier effet impayé était enregistré cette année-là. En 2015, année également très difficile et caractérisée par une perte sèche de 100 MDH, le besoin de trésorerie n’avait cessé de gonfler.

L’année suivante, la société essuie une perte supplémentaire de 100 MDH, attribuable à des pertes de marché. En essayant de sauver les meubles, Stroc avait réduit sa capacité à fonctionner, estropiant par là même sa propre rentabilité.

La situation financière de l’industriel ne cessera de se dégrader. Ses comptes sont bloqués, les financements attendus ne se sont pas concrétisés, et sur les 800 salariés que la société comptait à l’époque, seule une partie recevait son salaire. Plusieurs ont démissionné depuis. Toutefois, Stroc Industries n’était pas en cessation de paiement. A fin 2017, la trésorerie, qui comptait un passif de -170 MDH, était passée à -65 MDH. Mais le danger planait toujours, et la difficulté à se financer pesait toujours autant sur l’industriel.

Mohammed Tougani regrette qu’en «période de crise, une entreprise peut rarement compter sur le secteur bancaire pour trouver de quoi financer son plan de relance. Les banques ferment les robinets, ce qui est tout à fait compréhensible dans le cas d’une société qui se dirige vers la liquidation. Mais pour une société inscrite dans la continuité, une appréciation au cas par cas devrait s’imposer avec le concours de Bank Al-Maghrib (BAM) qui devrait donner ses directives au système bancaire pour sauver des milliers d’emplois». En effet, si les moyens financiers suivent et que les managers mouillent leur chemise, il est tout à fait possible de relancer une affaire, surtout quand le marché existe (voir encadré).

Kool Food, spécialiste marocain de la confiserie, en sait beaucoup sur ce type de difficultés, puisque la société est passée par un épisode noir qui a failli lui coûter sa pérennité. Bien que le cas Kool Food soit radicalement différent de celui de Stroc Industries, son étude est intéressante dans la mesure où elle permet, d’une part, de comprendre ce qui arrive lors du redressement d’une société en cessation de paiement, et, de l’autre, d’identifier les causes communes susceptibles de mener une société en plein essor au bord de la faillite. Anas Lahlou, directeur général, en parle aujourd’hui avec sérénité. Mais il y a quelques années, il se demandait encore si sa société allait revoir la lumière. Tout a commencé le jour où le capital a été ouvert au Fonds d’investissement émirati Abraaj, à travers le Fonds Kantara Co IV, qui s’en est procuré 40%, après la signature d’une lettre d’intention en 2013. Six mois à peine s’étaient écoulés lorsque le géant de la finance exige de l’industriel marocain de quitter ses locaux et d’emménager dans un site de 13 000 m² «sans raison ni justification stratégique», se souvient Anas Lahlou. Mais l’actionnaire principal se montrait insistant. Le challenge pour l’entreprise était de transporter son outil de travail (machines, unités de conditionnement, etc.) et convaincre 250 salariés de rajouter 30 km à leur trajet quotidien. Cela a été fait sans crise sociale, mais le déménagement a duré 6 mois durant lesquels l’activité était à l’arrêt. L’augmentation des charges liées à la location du nouveau site n’a pas arrangé les choses. Résultat : cette société, qui depuis sa création en 2010 jusqu’à 2012 réalisait un chiffre d’affaires de 105 MDH, était confrontée à une crise qu’elle n’avait pas vu venir.
Le Fonds Abraaj, qui s’était pourtant engagé par écrit à renflouer les caisses et assumer ses écarts de gestion, était devenu injoignable, n’assistait plus aux assemblées générales et se désistait après chaque promesse. Pourtant, il y avait urgence : les trois quarts du capital avaient fondu, et les fonds propres se sont enfoncés à -104 millions de DH. «Ils nous ont proposé comme solution de sortie de crise le dirham symbolique. Ce n’était plus tenable, et il fallait faire intervenir le tribunal de commerce», explique Anas Lahlou.
Il devenait impératif d’évincer Abraaj du tour de table, ce qui finira par se faire en janvier 2016. Kool Food était en redressement judiciaire depuis 2016, dans une logique de continuité d’activité, et même en situation de cessation de paiement. «Sans l’appui de la Banque Populaire, des créanciers et du personnel, je ne pense vraiment pas que la société aurait eu la capacité d’arriver là où elle est aujourd’hui», poursuit le gérant.
Mais c’est surtout l’arrivée d’un nouvel investisseur qui redonnera véritablement un coup de pouce à la société. En 18 mois seulement, elle a non seulement remboursé 80% de sa dette, mais a investi 200 MDH dans du matériel de production neuf, aux standards internationaux, annonce M. Lahlou. La société vise désormais le marché international. Sur la question des éventuelles ouvertures de capital à subvenir dans le futur, Anas Lahlou est ferme : «Si nous devions accueillir dans le tour de table un autre fonds d’investissement, ce qui n’est pas à l’ordre du jour mais sait-on jamais, il est impératif qu’il soit marocain».