Intégration industrielle, ouverture du marché électrique.. Entretien avec El Mostafa Jamea, Expert en énergies renouvelables

Selon l’expert El Mostafa Jamea, l’intégration industrielle des énergies renouvelables a évolué, mais beaucoup reste à faire. Il pense que l’ouverture des marchés de la basse et la moyenne tension et la création de zones industrielles dédiées aux énergies renouvelables sont des leviers à activer pour mieux intégrer cette industrie au Maroc.

Bien que de plus en plus nombreux, les experts marocains en énergies renouvelables se font rares dans les médias. Pour répondre à des questions d’actualité liées à ce secteur effervescent, «La Vie éco» a échangé avec El Mostafa Jamea, ingénieur lauréat de l’IAV Hassan II et PhD en énergie de l’Université polytechnique d’Arcona en Italie.
Intégration industrielle, ouverture du marché électrique, innovation, intermittence des énergies renouvelables…. sont autant de questions sur lesquels est revenu celui qui collabore pour l’Institut de recherche et de conseil Menares (MENA Renewables and Sustainability, en anglais) basé à Casablanca.

Où en est l’intégration industrielle des énergies renouvelables au Maroc ?
Il faut rappeler tout d’abord que les industries des énergies renouvelables sont des technologies de haute intensité. Certainement, les pays qui ont développé un savoir-faire dans ce domaine ont dû investir pendant des années. Je cite comme exemple l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse ou l’Espagne et l’Italie. En ce qui concerne le Maroc, nous sommes encore aux balbutiements. Le dernier projet éolien intégrée de l’ONEE et ses partenaires (850MW) table sur un taux d’intégration dépassant 50%. L’usine de pales éoliennes de Siemens à Tanger tourne à plein régime. En gros, nous avons fait des pas en avant, mais il y a encore du chemin à faire pour renforcer les industries et les services marocaines dans les secteurs du solaire et de l’éolien.

Justement, comment peut-on le faire ?
Dans l’éolien, il y a lieu de soutenir les opérateurs locaux qui opèrent aussi bien dans l’ingénierie et les études techniques que dans la fabrication d’intrants (tour, pales, palier, acier, ect).
Dans le solaire, il faut consolider l’offre marocaine du tissu d’entreprises confirmés dans les segments des panneaux solaires et des câbles électriques. A ce titre, l’approche de l’ONEE et de MASEN est louable, puisque celle-ci a permis au Maroc d’avancer doucement mais sûrement en matière d’intégration industrielle. Pour rappel, les projets Noor II et III ont enregistré des taux d’intégration de l’ordre de 35% alors que le plus récent, à savoir le projet Noor Midelt, table sur 40%.
Par ailleurs, il faut vendre la plateforme Maroc comme étant une base arrière pour servir tout le marché africain. Malgré le nombre croissant de projets, le marché marocain reste limité. Sur un autre registre, l’Etat doit créer des zones industrielles dédiées aux énergies renouvelables à proximité des grands ports (Tanger-Med, Jorf, Safi et Nador West Med) et favoriser des partenariats entre opérateurs locaux et internationaux.

Et l’innovation dans tout cela ?
A ma connaissance, nous avons à ce jour deux plateformes, à savoir celle de Ouarzazate qui dépend de MASEN et une autre à Benguerir qui est gérée par l’IRESEN. Le défi est de faire en sorte que les travaux de recherche réalisées soient valorisées par des projets concrets. Là encore, des questions se posent quant à la capacité des entreprises nationales à adopter ces projets

Des opérateurs nationaux réclament l’ouverture des marchés électriques de la moyenne et de la basse tension comme pré-requis au développement de l’industrie nationale. De son côté, le gouvernement temporise craignant que ce pas ne déstabilise le système électrique et son opérateur historique l’ONEE qui reste fragile. Qu’en pensez-vous ?
Dans la plupart des pays qui ont avancé dans la transition énergétique, les opérateurs historiques d’électricité n’ont pas forcément pâti de la libéralisation du marché électrique. Au contraire, certains ont même pu consolider leur leadership. Le seul garant d’un système électrique stable dans un marché libre est l’adoption d’une réglementation claire et d’une régulation efficace. A mon avis, le maintien du statut quo actuel pénalise les industriels locaux et même l’ONEE. La libéralisation pourrait constituer une fenêtre d’opportunité pour l’office, qui a, rappelons-le, mené plusieurs projets réussis en Afrique subsaharienne en tablant sur son expertise et sa longueur d’avance à l’échelle continentale. Pour moi, la libéralisation du marché électrique peut être bénéfique à toutes les parties prenantes du secteur.

Beaucoup de citoyens s’interrogent sur l’impact des projets d’énergies renouvelables. D’aucuns contestent ces projets, si au final le consommateur paiera sa facture d’électricité au même prix qu’avant, voire plus dans certains cas. Quel est votre avis sur la question ?
Le déploiement massif des énergies renouvelables permettra au pays de s’approvisionner en énergie électrique avec des prix stables et mieux sécurisées, à partir d’une ressource locale. S’agissant des prix d’accès à l’électricité, les subventions doivent être maintenues pour garantir l’accès des tranches sociales au service public. Pour les autres tranches de particuliers, j’estime que le prix d’électricité reste abordable, en comparaison avec beaucoup de pays. L’autre catégorie vulnérable qu’il faut soutenir est l’industrie nationale de transformation pour qui l’énergie est un facteur de production important. A ce titre, il serait judicieux de donner les moyens aux industriels afin qu’ils maîtrisent leur consommation pour rester compétitifs.

De par leur intermittence, les énergies renouvelables ne peuvent pas se passer des énergies fossiles. Le Maroc a prévu à ce titre le recours au gaz naturel liquéfié (GNL) à travers le grand projet Gas to Power, mais celui-ci tarde à se concrétiser. Ce retard ne représente pas un risque ?
Les limites liés au stockage de l’électricité renouvelable reste un grand défi, mais nous ne sommes pas encore arrivés à un stade critique par rapport à cette limite des énergies renouvelables, et ce ne sera pas le cas sur le court terme. La particularité du Maroc est que les parcs éoliens sont développés dans différentes zones. Aussi, la production ne risquera pas de baisser brusquement, partout et au même moment. De son côté, le poids du solaire (PV) n’est pas encore assez important à tel point que l’on doit craindre des risques liés à l’intermittence. A long terme, les innovations dans le stockage d’électricité rendraient l’intermittence des énergies éoliennes et solaires PV facilement gérable. Enfin, le développement de nouvelles interconnexions avec le Portugal et la Mauritanie devra aider le Royaume à gérer l’intermittence des énergies renouvelables, en attendant la concrétisation de sa stratégie gazière.