Emprunt en euros : dans les coulisses de l’étape parisienne du Road-Show de Salaheddine Mezouar

La présentation a attiré institutionnels, gérants de fonds et traders : la délégation marocaine a sorti des arguments convaincants.
Les fonds serviront à  financer une part des projets d’investissement à  long terme et à  rééquilibrer la répartition des emprunts du pays entre dette interne et dette externe.

Mercredi 22 septembre, 12h45. Une réunion plutôt inhabituelle se tient à quelques encablures des Champs Elysées. C’est dans l’un des salons du très cossu hôtel George V que la délégation marocaine a choisi de rencontrer les investisseurs financiers de la place parisienne, afin de présenter sa nouvelle émission obligataire autour d’un déjeuner. Londres, La Haye, Amsterdam, Francfort, Genève, Zurich…, Paris n’a été qu’une étape de cette longue tournée européenne, qui a conduit le ministre de l’économie, Salaheddine Mezouar, ainsi que ses collaborateurs, dans les principaux centres financiers européens. Et c’est d’une véritable opération de séduction qu’il s’agit, car le Maroc a mandaté trois banques majeures, HSBC, Natixis et Barclays Capital,  pour mener à bien son émission obligataire. Les principaux investisseurs de la place sont d’ailleurs présents. Gérants de fonds, institutionnels et quelques traders se pressent dans la salle, qui s’avérera finalement trop exiguë pour contenir tous les participants. La présence et l’intérêt des investisseurs montrent bien que cette nouvelle émission est un petit événement dans le monde de l’obligataire souverain. En effet, le Maroc emprunte peu auprès des marchés financiers internationaux. Sa dette extérieure, qui s’élève à près de 140 milliards de dirhams, est ainsi détenue à plus de 85% par les institutions internationales et le Club de Paris.

Un argumentaire convaincant, un auditoire convaincu

Comme le rappelle Salaheddine Mezouar en préambule, la dernière émission obligataire du Royaume remonte ainsi à 2007, lorsque le Maroc avait emprunté 500 millions d’euros à 10 ans auprès des investisseurs. Il s’agissait d’ailleurs d’une excellente opération du Trésor marocain, puisqu’il avait pu de cette manière lever des fonds à des conditions extrêmement favorables. Comment aurait-il pu faire mieux ? A peine quelques mois plus tard débutait la crise de l’immobilier américain, qui s’est rapidement muée en crise majeure du système financier international. Et, depuis, le monde n’est plus tout à fait le même. Les Etats européens, qui étaient considérés parmi les pays les plus sûrs de la planète en termes financiers, sont désormais au cœur de la tourmente : ralentissement de la croissance, forte hausse du chômage, mais aussi explosion des déficits publics. Ils ont surtout perdu un élément fondamental pour financer leur économie : la confiance des investisseurs. Aujourd’hui, les pays européens les plus fragiles (Grèce, Irlande, Espagne, Portugal…) doivent payer des taux bien plus importants pour se refinancer sur les marchés internationaux.
Cette situation plutôt fragile des pays européens est bien sûr présente dans les esprits, alors que le ministre commence à décliner le thème principal de la présentation, qui sonne comme un slogan publicitaire : « Le Royaume du Maroc, une signature de qualité… ». Il rappelle tout d’abord les choix stratégiques du pays depuis les dix dernières années et les différentes réformes structurelles. Les graphiques et les arguments défilent, mais le ministre n’a pas vraiment à forcer son talent oratoire. Ce qui intéresse particulièrement les investisseurs lors d’une émission obligataire, c’est d’évaluer la capacité du pays à rembourser ses dettes. Et les arguments du Maroc sont plutôt convaincants : tout d’abord, c’est le seul pays à avoir vu sa notation améliorée par l’agence Standard and Poors cette année, le faisant ainsi accéder au statut d’ «Investment Grade». Et ce sont les critères financiers qui résonnent le plus favorablement aux oreilles des investisseurs présents : la croissance du PIB se stabilise autour de 5%, l’inflation est maîtrisée, et, surtout, selon les dires de Fouzia Zaâboul, directrice du Trésor, le Maroc dispose d’un marché financier intérieur profond et liquide qui lui permet d’assurer largement ses besoins de financement [quoique aujourd’hui…]. En clair, le pays n’est pas du tout dépendant des marchés internationaux pour financer son développement. Et les banquiers n’aiment rien plus que de prêter aux riches… Toutefois, quelques points continuent de susciter des questions de l’auditoire. Le budget reste toujours déficitaire, la part de l’agriculture dans le PIB, si elle s’est beaucoup réduite en dix ans, reste importante, et, surtout, le secteur immobilier ressemble dangereusement à une bulle spéculative. Ces interrogations sont vite balayées par une évaluation rapide de la situation budgétaire marocaine : avec une dette publique autour de 48% du PIB et un déficit budgétaire autour de 3%, le Maroc se compare plutôt favorablement aux pays européens les plus vertueux.

La banque Natixis organisatrice de l’étape parisienne

Dans le salon du George V, les plats défilent, tandis que le ministre continue de charmer son auditoire par sa décontraction lors de la séance de questions. Puis c’est au tour de la banque Natixis, organisatrice de l’étape parisienne, de présenter les détails de l’opération. Et en fait de détails précis, ce sera surtout l’intérêt réel des investisseurs qui déterminera quel montant et à quel prix le Maroc pourra emprunter. Mais si la délégation marocaine n’a pas expressément défini ses objectifs, il semble plutôt clair que l’ambition est d’emprunter au moins 1 milliard d’euros, pour une maturité de 10 ans au minimum, à un taux qui devrait se situer entre 4 et 4,5%, selon les conditions du marché qui prévaudront autour du 29 septembre (voir article en page 14). La destination des fonds est plutôt vague, mais les objectifs sont multiples : il s’agit de financer une part des projets d’investissement à long terme, de rééquilibrer la répartition de la dette du pays entre dette interne et dette externe, mais aussi et surtout de mener une opération de relations publiques auprès des investisseurs européens. De ce côté-là, il semble que le pari est en passe d’être gagné. Et pour ne rien gâcher, le filet de volaille à l’émulsion d’épinards servi au George V n’était pas mauvais…