Effondrements d’immeubles : le début d’une série noire ?

Les failles restent nombreuses au niveau des phases d’étude et de suivi des projets n Les nouveaux plans d’aménagement encouragent les surélévations d’immeubles alors que ce type de travaux est particulièrement risqué lorsque la procédure n’est pas verrouillée. Le code de la construction attendu pour corriger une grande partie des failles existantes ne sera pas adopté sous le mandat de l’actuel gouvernement.

L’effondrement d’un immeuble de 4 étages à Sbata le 5 août dernier porte à 29 le nombre de victimes décédées dans ce type d’incidents (hors habitat menaçant ruine) pour la seule ville de Casablanca, en un peu plus de deux ans. Selon plusieurs professionnels et agents d’autorité, contactés par La Vie éco, on n’en serait qu’au début d’une série noire étant donné que les facteurs qui ont causé ces incidents persistent sans qu’aucun changement ne se profile dans l’immédiat. En effet, les failles pullulent au niveau de la phase d’étude des projets d’une part et au niveau de leur contrôle et de leur suivi, d’autre part.

Sur le premier plan, une première pratique nocive est le fait des ingénieurs spécialisés qui attestent la validité des travaux sans mener les vérifications nécessaires. «Le jugement des professionnels ne repose souvent que sur des constats visuels, alors qu’il est indispensable de se baser sur l’avis d’un laboratoire spécialisé», reconnaît-on au sein même de la profession. Les brebis galeuses ne peuvent à vrai dire que se multiplier dans le secteur du contrôle technique étant donné qu’aucun système d’agrément de ces opérateurs n’existe pour l’heure et l’exercice de cette activité est ouvert à tout le monde, rappelle Redouane Nqairi, président de l’Association nationale des bureaux de contrôle technique (ANBCT).

Les architectes reconnaissent également leur part de responsabilité. Certains professionnels limitent leur intervention à la signature des documents du permis de construire sans mener leur mission de maîtrise d’œuvre consistant à s’assurer que toutes les études nécessaires sont bien menées, de l’aveu de la profession.

Il faut dire que tout ce système d’attestations et de signatures de complaisance est entretenu par l’Administration, avouent les agents d’autorité. Les services communaux reconnaissent par ailleurs se limiter à vérifier l’application formelle de la réglementation pour décider de l’octroi d’une autorisation, sans s’intéresser au fond des demandes qui leurs sont soumises.

Laxisme des services communaux en charge du contrôle des chantiers

S’agissant ensuite de la phase de contrôle et de suivi, les manquements des professionnels, architectes et bureaux de contrôle technique, consistent en le fait qu’ils n’effectuent pas comme il se doit leurs missions de terrain lors de la réalisation des projets. S’ajoute à cela le laxisme des services communaux en charge du contrôle des chantiers. Car il faut savoir que la loi 25-90 sur les lotissements et les morcellements impose aux communes de désigner des fonctionnaires chargés de contrôler et d’appliquer des sanctions à l’encontre de chantiers hors la loi. Or, ces agents ne se montrent pas très assidus. Ce gérant d’un bureau de contrôle cumulant 10 ans d’expérience confie n’avoir jamais croisé un membre de ce corps.

Les entreprises de construction, enfin, rajoutent un peu plus au désordre, par le fait qu’elles gèrent pour certaines leurs chantiers de manière aléatoire, renforçant les risques, selon les opérateurs.

Ces manquements se traduisent généralement par des incidents de chantier ou des défauts de qualité du bâti plus ou moins importants, mais lorsqu’il s’agit de travaux de surélévation, lesquels étaient justement à l’origine des incidents de Bourgogne et Sbata, cela ne pardonne pas. «La réalisation d’étages supplémentaires sur des constructions existantes n’est pas un chantier commun et il impose plus encore de respecter les règles de l’art (diagnostic de l’existant, exécution par une entreprise spécialisée…) sous peine de causer inévitablement des incidents», tranche un spécialiste.

Quand on sait que les chantiers de surélévation sont appelés à se multiplier du fait que les nouveaux plans d’aménagement de Casablanca et d’autres villes ont revu à la hausse le nombre d’étages autorisés sur de nombreux territoires, il y a de quoi s’inquiéter. D’autant plus que les corrections de ces failles n’arriveront pas dans l’immédiat. En effet, le projet de code de la construction, à même de traiter une grande partie des manquements existants selon les professionnels, ne devrait pas être adopté sous le mandat de l’actuel gouvernement, ainsi que l’a reconnu récemment le ministre de l’habitat. Si le texte est prêt, le travail de compilation des remarques de l’ensemble des parties prenantes (les ministères de l’équipement, de l’industrie, de l’urbanisme, les compagnies d’assurance…) n’a toujours pas été mené à son terme, apprend-on auprès du département de tutelle.

Le futur code dont La Vie éco a déjà livré le détail (www.lavieeco.com) dresse un référentiel unique pour encadrer l’acte de construire qui viendra en remplacement des actuels textes éparpillés et de rangs juridiques hétérogènes, qui se contredisent parfois. Entre autres apports, il fixe une procédure claire pour l’acte de bâtir, couvrant la gestion des chantiers, de même qu’il détermine clairement les responsabilités des différents intervenants.

L’année en cours a connu un nombre inhabituellement élevé d’effondrements de constructions. En février dernier, un immeuble de 4 étages en chantier au quartier Californie de Casablanca s’est effondré faisant 2 morts et trois blessés. Ensuite, un autre immeuble en cours de construction à Agadir le 20 juin dernier s’est effondré partiellement faisant 1 mort et quatre blessés. S’en est suivi l’effondrement de Sbata ce mois d’août qui a fait 4 victimes. Ces derniers jours encore, c’est le toit de la piscine olympique de Tanger qui a cédé avant même l’inauguration de cet équipement. En comparaison, l’année 2014 n’avait connu que le seul incident de Bourgogne avec toutefois un lourd bilan de 23 morts. Il faut ensuite remonter à 2008 pour tomber sur un cas comparable à savoir l’effondrement d’un immeuble en cours de construction à Kénitra qui a fait 18 morts.