Ecole d’architecture de Casa : litige entre la direction et les parents d’élèves

La première promotion prévue dans deux ans n’est pas sûre de se voir reconnaître le diplôme.
La direction est accusée de ne pas respecter le cahier des charges et les parents d’élèves menacent de bloquer l’accès des candidats au concours d’entrée prévu en juillet.

Rien ne va plus à l’Ecole supérieure d’architecture de Casablanca (EAC). Les parents des 106 élèves actuellement inscrits se sont regroupés en association, afin de défendre les intérêts de leurs enfants, qu’ils estiment lésés dans leurs droits les plus fondamentaux. Reconnaissance des diplômes incertaine, traitements inéquitables en classe, turn-over anormalement élevé du personnel enseignant, non-respect du cahier des charges imposé par le ministère de l’habitat : la liste de leurs récriminations est longue.

Il faut rappeler que c’est le ministère de l’habitat et de l’urbanisme qui avait lancé, en 2004, un appel à manifestation d’intérêt pour la création de la première école privée d’architecture au Maroc. Le département fournissait le bâtiment et les adjudicataires s’engageaient à administrer l’école selon un cahier des charges établi. Dès le départ, l’ordre des architectes du Maroc (Onam) s’était montré sceptique et avait émis quelques réserves quant à la reconnaissance d’un diplôme délivré par l’EAC.

Selon cette instance, l’enseignement de l’architecture ne pouvait être placé dans un cadre scolaire où, parallèlement à l’objectif pédagogique, la préoccupation est commerciale. Aujourd’hui, le débat a pris une grande ampleur, et l’Onam s’oppose carrément à toute forme de privatisation de l’enseignement de l’architecture.

C’est que, selon une source autorisée, de graves dérives seraient survenues, à commencer par la nature même de l’actionnariat de l’établissement. «Le cahier des charges lié à l’appel à manifestation d’intérêt du ministère de tutelle était clair : les actionnaires devaient se constituer en société d’architectes», nous explique-t-on. «Pourtant, les six architectes – qui ne sont plus que quatre aujourd’hui – forment toujours une simple SARL», déplore la même source. C’est-à-dire qu’en cas de décès de l’un des associés, ses parts pourraient être cédées à un héritier quelconque, «qui aurait une tout autre profession mais qui pourrait administrer l’EAC en toute légalité !», tempête-t-on.

A l’EAC, on se défend en affirmant que de nombreux établissements privés fonctionnent sous la forme de SARL. «Au moment où les statuts leur ont été présentés, le ministère de l’éducation nationale et celui de l’habitat n’ont émis aucune objection et leurs directions juridiques respectives ont accepté le document», rappelle le directeur général de l’EAC, Abdelmoumen Benabdeljalil. Pourtant, le directeur pédagogique de l’établissement, Abderrafih Lahbabi, avait lui-même fait parvenir une lettre au ministre de l’habitat et de l’urbanisme, Toufiq Hejira, en mai 2006, dans laquelle il déplorait que «les statuts de droit commercial type SARL s’avèrent complètement inadaptés dans la mesure où le réel pouvoir de décision appartient aux actionnaires qui détiennent la majorité du capital social, et non pas aux instances impliquées dans la gestion pédagogique de l’école».

En conclusion, M. Lahbabi affirmait qu’il serait «primordial de procéder à un changement du statut de l’école pour y impliquer l’Etat, afin de lui donner la caution nécessaire et la garantie contre des dérives que peut susciter l’actuel statut». Cette inquiétude a visiblement trouvé un écho auprès des parents, qui dénoncent l’absence de conseils d’administration et de surveillance. «Les décisions sont prises par le gérant de la société!», s’indigne un parent d’élève.

Des regroupements de promotions pour plusieurs enseignements
Mais l’inquiétude des parents est aussi liée au fait que les investissements, qui étaient inscrits au plan financier initial, n’ont pas été réalisés. «La direction n’a jamais injecté un seul centime dans l’école !», lance l’un d’entre eux. «Ils refusent de rémunérer correctement les enseignants, ce qui fait que nos enfants changent de professeurs tous les cinq ou six mois.

Pourtant, avec 80 000 DH par élève et par an, il y a de quoi recruter un corps professoral stable et compétent», poursuit un autre.
Le même directeur pédagogique avait également tiré la sonnette d’alarme à ce sujet. Toujours dans sa correspondance de 2006, il soulignait que «les efforts pour recruter les meilleurs éléments sont anéantis par l’absentéisme et l’abandon, parfois en cours de semestre, des enseignants qui ne trouvent pas de motivation financière. En outre, le corps enseignant ne compte aucun permanent». Deux ans plus tard, les parents assurent que rien n’a vraiment changé.

«Seule l’enseignante d’arts plastiques est véritablement permanente», soutiennent-ils. «Mais il y a pire, s’exclame un père de famille, les étudiants de 2e et 3e années sont regroupés dans le même cours d’économie urbaine, tandis que les cours «ensoleillement» et «atelier paysage» sont dispensés simultanément aux 3e et 4e années !».
Sur ce point, la direction de l’EAC tente de se faire rassurante. «Les objectifs fixés par le cahier des charges font l’objet de contrôles réguliers par trois commissions annuelles dépêchées par l’Ecole nationale d’architecture, ou par le ministère de l’enseignement supérieur, et leurs rapports n’ont émis aucune réserve», soutient M. Benabdeljalil.

Rendre l’établissement semi-public, la solution ?

Plusieurs autres éléments, que les parents d’élèves qualifient d’anomalies, ont été signalés à la direction et au ministère de l’habitat. Le centre de documentation de l’école, notamment, devrait être pourvu de 500 nouveaux ouvrages chaque année et proposer un abonnement à une dizaine de revues d’architecture.

«Rien, ou peu de choses ont été faites en ce sens», commente le père d’une élève. D’autres parents affirment que les directeurs général et pédagogique sont déclarés comme enseignants permanents effectuant chacun dix heures d’enseignement par semaine, alors qu’ils ne dispenseraient en réalité aucun cours.

En attendant, les parents promettent de ne pas laisser d’autres étudiants venir «rejoindre les rangs de leurs enfants victimes». «Nous accordons encore un délai de deux mois à la discussion et à l’échange pour régler le problème. Mais si rien ne bouge, nous nous engageons à bloquer l’entrée des candidats au concours d’admission de juillet. Pas question d’augmenter le nombre d’otages !», confie le père d’un étudiant.

A l’heure où nous mettions sous presse, le ministère de l’habitat et de l’urbanisme, interrogé à ce sujet, ne nous avait malheureusement pas transmis sa position officielle dans ce dossier. Seul fait nouveau, le statu quo observé depuis plusieurs mois devrait prendre bientôt fin. En effet, il est question de faire incessamment entrer l’aménageur public Al Omrane dans le capital de l’EAC, afin d’en faire un établissement semi-public. Affaire à suivre…