Dumping : Savola s’explique mais ne convainc pas

Le Conseil de la concurrence a donné raison à Lesieur dans l’affaire qui l’oppose à la filiale du groupe saoudien.
Savola sommé de mettre fin à ses pratiques et menacé de
sanctions en cas de récidive.
La décision du Conseil sera publiée au Bulletin officiel.

Le Conseil de la concurrence a finalement rendu sa décision concernant le litige opposant Lesieur à Savola Maroc. Vendredi 22 décembre, une dizaine d’opérateurs du secteur ont été convoqués par Rachid Talbi Alami, ministre des affaires économiques et générales, qui souhaitait leur annoncer les conclusions de ses enquêteurs et les mesures qui s’ensuivent (cf La Vie éco du 22 décembre 2006). Les conclusions de l’enquête qui faisait suite à une plainte de Lesieur sont sans ambages : Savola, filiale du groupe saoudien, fait bel et bien du dumping. Cependant, tous les détails ne sont pas dévoilés. M. Talbi Alami dit être «tenu par un devoir de réserve». Il ajoute, toutefois, que le constat du conseil «fera l’objet d’un communiqué et sera également publié dans le Bulletin officiel».

Chez Savola, on se dit surpris par cette conclusion. «Nous n’avons pas fait de dumping et apparemment les enquêteurs n’ont pas tenu compte des éléments que nous leur avons fournis», déclare d’emblée Zakaria Aakil, directeur général de l’entreprise. Comment expliquer alors, comme le précisent les conclusions de l’enquête, que les prix de vente pratiqués par l’entreprise soient inférieurs aux prix de revient ? Et comment expliquer les pertes successives enregistrées par l’entreprise durant les premières années de son activité ? En guise de réponse, M. Aakil avance qu’au moment où Savola est arrivée sur le marché, «tous les concurrents ont baissé leurs prix afin de la contrecarrer». Par conséquent, se défend-il, il n’y avait «d’autre choix que de s’aligner sur leurs prix. Et comme l’entreprise venait de démarrer, elle n’avait pas la capacité financière d’absorber toutes ses charges». D’après les documents comptables remis à l’Ompic (Office marocain de la propriété industrielle et commerciale), le compte de produits et charges de Savola laisse en effet apparaître des pertes d’exploitation de l’ordre de 24 et 74 MDH en 2004 et 2005. Le résultat net s’est respectivement situé à -28,7 MDH et -85,3 MDH, soit une perte cumulée de 114 MDH.

Le secteur oléicole sera mis sous surveillance
Malgré son offensive commerciale, l’entreprise est encore loin de voir le bout du tunnel : selon des analystes du secteur, le déficit cumulé devrait atteindre 200 MDH à la fin de l’exercice en cours.
Dans tous les cas, «le dumping pratiqué par Savola Maroc déséquilibre le marché et met à mal les petites entreprises», selon des sources proches du dossier. La filiale du groupe saoudien réfute cette accusation et écarte toute intention de nuire au marché ou aux concurrents. «Au contraire, l’entreprise œuvre pour la dynamisation du marché, sinon elle n’aurait pas investi pour augmenter sa capacité ni alloué 8 % du chiffre d’affaires à la communication et au marketing», souligne sa direction générale.

Le ministère, lui, ne l’entend pas de cette oreille et a fermement souligné, lors de la réunion du vendredi 22 décembre avec les opérateurs oléicoles, qu’«il n’y avait aucune raison pour qu’un opérateur déstabilise un secteur vital pour l’économie du pays. Le dumping pratiqué par Savola Maroc n’a pas lieu d’être et aucune raison économique ne le justifie», martèle une source autorisée. Partant de là, le Conseil de la concurrence a sommé Savola Maroc de mettre fin à ses pratiques et a décidé de mettre le secteur sous surveillance et procéder à un suivi régulier des résultats des uns et des autres. En cas de récidive, prévient-on, le gouvernement portera alors plainte contre Savola Maroc. A cette plainte pourraient, en plus, s’ajouter «des plaintes émanant d’autres opérateurs, auquel cas Savola devra verser d’importantes indemnités pour dédommager les préjudices portés au secteur», confie une source proche du dossier.

Du côté de Lesieur Cristal, on se dit satisfait de la décision du Conseil de la concurrence qui conforte les arguments qui ont motivé la plainte. «Aujourd’hui, cette décision du ministère va permettre de mettre de l’ordre dans le secteur dans lequel, il faut le préciser, il y a toujours de la place pour la concurrence pourvu que celle-ci soit saine», commente un membre de la direction générale de l’entreprise. Le ministère, pour sa part, ne se situe pas dans une logique de sanction, du moins pour l’instant, et appelle les opérateurs à assainir le marché en vue d’en garantir la stabilité.

Trois questions
«Nous ne faisons pas de dumping selon la définition marocaine du terme»

Zakaria Aakil DG de Savola Maroc

La Vie éco : Les résultats de l’enquête du Conseil de la concurrence vous sont défavorables. Vous êtes accusés de vendre à perte…
Zakaria Aakil : Nous avons dit au ministre délégué chargé des affaires générales et économiques que nous refusons l’accusation de dumping. Nous nous sommes, et nous l’avons toujours dit, alignés sur les prix de la concurrence qui a voulu nous enfoncer dès le départ en baissant ses prix. L’entreprise étant en démarrage, nous n’avions d’autres solutions que de nous aligner, et non pas de vendre moins cher, car nous n’avons jamais été moins chers que la concurrence quel que soit le circuit de distribution, même si nos prix de vente ont été inférieurs au prix de revient.

Vous reconnaissez donc le principe de la vente à perte. Vos concurrents vous reprochent également de vous inscrire dans des promotions permanentes qu’ils assimilent à des baisses de prix déguisées.
Au Maroc, la définition du dumping est de vendre à un prix inférieur au prix de revient avec une intention de nuire au secteur. Or, Savola Maroc ne se situe pas dans cette logique. De plus, nous avons donné aux enquêteurs tous les éléments qui prouvent que nous avons plutôt œuvré pour créer de la valeur et dynamiser le marché. La preuve en est que nous n’avons jamais vendu moins cher que la concurrence.
Par ailleurs, nos prix promotionnels n’ont jamais été inférieurs à ceux des produits des concurrents. D’ailleurs, le rapport des enquêteurs ne s’est pas exprimé sur le niveau des prix.

Que comptez-vous faire suite à cette décision ?
Je pense que nous nous conformons à 100 % aux règles de la concurrence. Et je dirai même que nous sommes réellement des victimes de la concurrence déloyale. D’ailleurs, nous avons saisi dans quatre affaires les autorités pour dénoncer certaines pratiques, notamment l’affaire Marjane.
Pour l’affaire actuelle, nous avons saisi notre conseil d’administration et c’est à lui de décider de la suite à lui donner.
Aziza Belouas