Délais de paiement : les patrons tirent la sonnette d’alarme

Des consultants de l’USAID et la Fédération des PME réfléchissent aux premières mesures d’urgence.
La FPME demande que le délai de paiement soit réglementé par
la loi.
Bank Al Maghrib s’apprête à instaurer des effets uniformisés
sous forme de carnets.
Témoignages de patrons de PME et de banquiers sur la gravité de
la situation.

Il était temps ! Les pouvoirs publics ont décidé de s’impliquer dans la résolution de l’un des problèmes majeurs des transactions commerciales interentreprises et qui affectent le tissu économique, particulièrement la PME : les retards de paiement. Les équipes de Bank Al Maghrib s’activent depuis le début de l’année pour uniformiser l’effet de commerce. A l’instar des chèques, ces moyens de paiement seront délivrés par les banques à leurs clients sous forme de carnets numérotés. Ils porteront également les coordonnées bancaires de l’entreprise, sa raison sociale, son numéro, son identité, etc. Cette réforme devait être lancée en janvier dernier, mais elle a dû être retardée pour des problèmes techniques. Selon des sources à la Fédération des PME-PMI (FPME), elle devrait toutefois être au point incessamment.

Parallèlement, des consultants de l’USAID ont été chargés par le gouvernement de réfléchir, toujours avec la FPME, aux autres moyens à mettre en œuvre pour résoudre le problème des délais de paiement dont souffrent les entreprises au Maroc. Pour Yahia Zniber, vice-président de la fédération, «il était temps que les pouvoirs publics s’y mettent, d’autant plus que 80% des transactions commerciales inter-entreprises sont actuellement matérialisées par des effets». Pour M. Zniber, cette initiative marque un point d’inflexion important dans l’attitude des pouvoirs publics. Ces derniers, en effet, ont considéré pendant longtemps la question comme étant un problème entre entreprises et qu’il revenait au secteur privé de le résoudre. Aujourd’hui, le gouvernement semble avoir compris, comme n’ont jamais cessé de le répéter les patrons, que l’Etat a un rôle majeur à jouer, notamment à travers la législation.

En attendant, les mauvaises habitudes persistent. D’après de nombreux témoignages recueillis par La Vie éco, les délais de paiement se sont nettement étirés en 2005 et en ce début 2006. La quasi-totalité des patrons interviewés évoquent un délai qui ne descend pas en dessous de 90 jours, pour les plus chanceux, et qui peut aller jusqu’à 180 voire 210 jours. Ceci sans parler des cas désespérés d’entreprises qui doivent attendre jusqu’à 12 mois pour rentrer dans leurs fonds.

70% des demandes de crédits de fonctionnement concernent des dépassements de plafond
Cette situation est confirmée par des banquiers. Mohamed Tahri, directeur régional de la SGMB à Rabat, atteste que, selon les observations faites par les commerciaux de la banque, «le délai moyen est passé de 60 à 90 jours environ». Mostafa Melgou, Senior Credit officer à la BMCI, est, lui aussi, catégorique. «Les délais de paiement se sont indiscutablement rallongés ces dernières années. La preuve, entre 60 et 70% des demandes de crédits de fonctionnement que nous traitons sont plus des demandes de dépassement de plafond accordés initialement aux entreprises», indique-t-il (voir encadré).

Il faut toutefois nuancer les estimations globales car derrière cette aggravation générale, il y a des différences selon les secteurs. Des différences qui s’expliquent, selon des opérateurs, par l’ampleur des marges réalisées sur le produit ou service. Hassan Boughaba, un homme d’affaires qui a plusieurs entreprises dans différents secteurs d’activités, est bien placé pour le savoir. Pour les détergents et les produits d’hygiène, qu’il fabrique dans son usine de Safi, «le délai de paiement oscille entre 90 et 120 jours». En revanche, pour les fertilisants et engrais, il se fait payer en 30 jours seulement en moyenne. M. Boughaba explique, en définitive, que plus «la marge bénéficiaire du fournisseur est importante, plus il est enclin à accorder de longs délais».

Abdelilah Guerouali, directeur commercial de Socob (Société commerciale des bois), est, lui, plus précis. «Les délais de règlement se sont rallongés d’un mois en moyenne», estime-t-il. «Pour le secteur du bois, ils sont passés d’une moyenne de 60-75 jours à 90-100 jours. Le pire, estime-t-il, c’est qu’avant on parlait de crise pour justifier les retards, maintenant tout le monde trouve cela normal».

Abdelilah Boumehdi, Dg de la Franco-marocaine de traitement métallurgique (traitement de surface des métaux) qui gère également Forges du Maroc (fabrication de pièces détachées) et Carbogaz (robinets pour bouteille à gaz), expose le cas, encore plus inquiétant, de son entreprise. «Il faut compter au moins 6 mois pour les délais de paiement, confie-t-il. D’où des problèmes de trésorerie, sachant que nous sommes tenus de faire face, dans les délais requis, à des charges comme les impôts». Dans le secteur des peintures, la situation est encore pire puisqu’on nous parle d’un délai (qui relève de la folie !) de 210 jours, c’est-à-dire 7 mois. «Sur une année, les montants à recouvrer peuvent représenter

4 mois de chiffres d’affaires», note, pour sa part, Jamal Krim, administrateur de Réco-Act (société de recouvrement), qui dit être de plus en plus sollicité par les PME. Phénomène inquiétant, on évoque de plus en plus la corruption dans les transactions interentreprises. «En fait, explique un patron, pour faire avancer votre dossier parmi les autres, ou même quand votre chèque est prêt, les services comptables se font tirer l’oreille et demandent un petit cadeau. Bien souvent, les patrons ne sont pas au courant ou laissent faire pour ne pas perdre un client».

Certains patrons préfèrent se rabattre sur les bons clients au détriment du chiffre d’affaires
Les PME opérant dans les services, quoi que n’ayant pas la contrainte des process de fabrication, ne sont pas mieux loties que les autres. Le président d’une société de services (sécurité, gardiennage…) déclare que «de manière générale, le délai moyen de paiement, qui était compris entre 30 et 60 jours dans notre secteur, s’est allongé de quelque 15 jours depuis quelques mois. Autre fait nouveau dans le secteur, on paie plus par effet qu’auparavant». Notre interlocuteur a plus de chance que certains de ses confrères. Zakaria Tazi, patron de «S.comme Services», petite entreprise de nettoyage et de gardiennage, affirme que ses meilleurs clients le paient au bout de 3 mois.

Autre élément sur lequel la majorité des patrons interrogés sont unanimes : à l’origine de ces retards de paiement, on retrouve toujours les mêmes, c’est-à-dire les grandes entreprises. Le fait est que le rapport de force étant inégal, les grandes entreprises financent leur activité sur le dos de PME dépendantes des gros marchés.

Recouvrement, factoring…, des solutions coûteuses
A Socob, M. Guerouali affirme sans ambages que «ce sont les entreprises structurées qui créent le plus de problèmes». M. Tazi (S. comme services) confie lui aussi que ses «pires clients sont les grandes entreprises qui ne paient pas avant six mois», tandis que «dans le secteur public, il y a des offices qui sont de très bons payeurs comme l’Odep, l’Onep et l’OCP et d’autres administrations ou établissements qui paient mal, les hôpitaux par exemple». Zahir Lamrani, administrateur DG de Best Profil, tout comme Bouchaïb Serhani, Dg de Gesper Services, déplorent «la situation catastrophique» vécue avec certaines administrations. H.M., qui fournit des produits alimentaires aux grandes surfaces, s’étonne : «Pourquoi Marjane ou Acima, par exemple, qui vendent cash, imposent-elles à leurs fournisseurs des délais de 90 jours ?» et il ajoute : «Comment refuser, sous peine de ne plus être référencé chez la grande distribution?».

Nombre de patrons de PME s’interrogent sur les causes du peu d’empressement de beaucoup de grands comptes à honorer leurs factures. Faute de trouver des réponses, ils n’ont d’autres choix que de gérer la situation, chacun en fonction de ses moyens mais aussi de ses objectifs.

Certains ont choisi la solution radicale : «Ne travailler qu’avec les bons payeurs quitte à réduire leur chiffre d’affaires potentiel», constate Jamal Krim. Mohamed Setti, patron d’Artégis Communication, en fait partie. Après s’être lancé dans l’événementiel, il s’est résigné à abandonner l’activité pour ne s’en tenir qu’au conseil, surtout après qu’un client lui a laissé une ardoise de pas moins de 450 000 DH. Pour limiter encore plus les risques d’impayés, il refuse systématiquement les effets, sauf à des clients précis.

Kamil Ouazzani, président du groupe CAT (importateur de produits alimentaires), est du même avis. «En dehors des grandes surfaces, nous ne prenons pratiquement plus d’effets (…) Nous avons tellement souffert des impayés que nous préférons enregistrer un manque à gagner de 20 à 30% en affaires que de courir après les clients». Idem chez Socob devenue plus sélective depuis un an. Pour un autre dirigeant qui a perdu 5 % de CA par rapport au premier trimestre 2005 suite au nettoyage de son fichier clients, «il ne sert effectivement à rien de faire des affaires, si c’est pour perdre de l’argent à cause des frais financiers engendrés par le retard de paiement».

Pour ne pas claquer la porte au nez de leurs clients, on essaie de s’adapter en confiant la gestion des retards à des équipes de recouvrement. C’est le cas de M. Ouazzani (groupe CAT) qui dispose d’une équipe de trois personnes, en plus d’un avocat qui travaille pratiquement à plein temps sur les problèmes de règlement. L’externalisation du recouvrement s’avère souvent efficace si l’on en croit l’administrateur de Réco-Act qui annonce des délais de réponse très courts dès que la machine est lancée, à des coûts inférieurs à celui des crédits de trésorerie.

Et les autres ? Ils se rabattent sur leur banquier faute de mieux. Mostafa Melgou de la BMCI, sur la base des dossiers qu’il gère quotidiennement, indique qu’«une grande partie des entreprises sont obligées de dépasser leurs lignes de 50% en moyenne à cause justement des retards de paiement».

Ces dernières années une alternative fait son chemin. Hammad Kessal, patron de la FPME et lui-même patron d’une PME, n’hésite pas «à vendre systématiquement ses factures à une société spécialisée même si cela coûte cher». En fait, pour une facture de 100 000 DH la société de factoring lui en reversera 80 000. Sauf que la solution de factoring, aussi séduisante soit-elle, n’est malheureusement pas accessible à toutes les entreprises. Selon un grand importateur d’épices et d’additifs qui a essayé la formule, ces prestataires refusent généralement d’acheter les petites créances.

La réforme de la loi sur la concurrence réclamée avec insistance
Conséquences de tout cela? L’entreprise qui subit les retards de ses clients fait de même avec ses fournisseurs et c’est la réaction en chaîne, modulée par les rapports de force de chacun dans son circuit en amont et en aval.

L’économie marocaine va-t-elle définitivement traîner ce boulet ?
Pour les responsables de la FPME, la première mesure à prendre pour normaliser la situation est d’ordre législatif. «Le gouvernement doit modifier d’urgence la loi 6-99 sur la liberté des prix et de la concurrence en introduisant une clause sur les délais de paiement», suggère Yahia Zniber. A son avis, comme cela se fait en Europe (voir encadré), les pouvoirs publics doivent fixer ce délai à 60 jours maximum et prévoir des pénalités de retard. Hammad Kessal, président de la FPME, pose un préalable : l’activation du Conseil supérieur de la concurrence, organe fictif actuellement, sans lequel, dit-il, «il ne peut y avoir de développement des affaires, ni de création d’entreprises ni d’investissements».

Des mesures d’accompagnement doivent aussi être prévues pour protéger les entreprises contre les mauvais payeurs comme c’est le cas pour le chèque. Ainsi, la FPME propose à Bank Al Maghrib de mettre en place une liste noire des mauvais payeurs sur la base des effets retournés impayés. Cette liste permettra aux banquiers de prévenir leurs clients avant qu’ils n’acceptent des effets. Une liste qui rendra par la même occasion davantage de crédibilité à l’effet. En attendant, 80% des transactions de notre économie sont adossés à des effets, papiers souvent sans valeur, car, aujourd’hui, le phénomène du premier effet impayé est devenu la règle.

En Europe les délais de paiement inter-entreprises sont réglementés

Le problème des retards de paiement inter-entreprises n’est pas propre aux PME marocaines, il est mondial. Mais ailleurs, les législateurs ont décidé de régler le problème à travers la loi. En Europe, il existe une directive datant de juin 2000 relative à la lutte contre le retard de paiement dans les transactions commerciales. Ainsi, à défaut de fixation d’un délai de paiement spécifique dans le contrat de vente, si 30 jours après la réception de la facture, le débiteur n’a toujours pas réglé celle-ci, le créancier peut exiger le paiement d’intérêts et de pénalités de retard. Par la suite, beaucoup de pays européens se sont conformés à cette directive en adoptant leurs propres lois sur les délais de paiement. En France, il y a la fameuse loi NRE (Nouvelles régulations économiques) adoptée en mai 2001 qui fixe le délai de paiement au trentième jour suivant la date de réception des marchandises ou d’exécution de la prestation.

Au Maroc, le seul texte qui fait vaguement référence au délai de paiement est la loi 6-99 sur la liberté des prix et de la concurrence. Le premier alinéa de l’art. 54 de la loi stipule en effet qu’il « est interdit à tout producteur, importateur, grossiste ou prestataire de services de pratiquer, à l’égard d’un partenaire économique ou d’obtenir de lui des prix, des délais de paiement, des conditions de vente ou des modalités de vente ou d’achat discriminatoires et non justifiés par des contreparties réelles en créant de ce fait, pour ce partenaire, un désavantage ou un avantage dans la concurrence ».

Payer son fournisseur au bout de 6 ou 7 mois voire plus, lui occasionner des frais financiers, voire le pousser à fermer boutique n’est-il pas un préjudice aux yeux de ce texte ? Si oui, qu’attend le législateur pour sévir ?