Déficit budgétaire : le FMI tance le Maroc

Déjà élevé, le déficit budgétaire peut s’aggraver au cours des prochaines années et devenir insoutenable.
Le taux de croissance est trop faible pour réduire la pauvreté et le chômage.
La croissance est erratique en raison d’une trop forte dépendance à l’agriculture.
L’investissement reste bloqué par la machine administrative et une justice non fiable.

Insuffisant ! c’est, en un mot, l’appréciation du très attendu rapport du Fonds monétaire international (FMI) sur le Maroc, daté du 9 juin dernier, et qui vient d’être rendu public.
Cette fois-ci, et contrairement à certaines de ses précédentes sorties où l’on avait l’impression d’avoir affaire à des fripiers de recettes éculées, le rapport s’inscrit en ligne avec le processus de «dédogmatisation» entamé depuis peu par le FMI et qui a pour conséquence palpable la prise en compte des spécificités aussi bien économique que sociale du pays. C’est donc en toute logique que les reproches portent aussi bien sur l’insuffisance de croissance, la dépendance de cette dernière à l’agriculture, le déficit budgétaire élevé que sur la pauvreté et le chômage.
Comme on pouvait s’y attendre dans leur description de l’économie marocaine, les experts de l’Institut de Bretton Woods ponctuent chaque avancée reconnue (ou presque !) par le revers de la même médaille.
Ainsi, commentant la situation macroéconomique, si le FMI salue la stabilité actuelle caractérisée par une honorable reprise de la croissance économique en 2003 (+5,5%), une faible inflation (1,2% en 2003) et une position extérieure solide, incarnée par un solde positif du compte courant de la balance des paiements (3% du PIB) et des réserves de change confortables (10 mois d’importation), il n’en déplore pas moins avec insistance la forte volatilité et l’insuffisance structurelle de la croissance économique observées depuis 1992. Et c’est de façon péremptoire que ses experts affirment qu’aucune lutte efficace contre le chômage et la pauvreté (qu’ils qualifient d’envahissante dans le monde rural) ne peut être espérée tant que le taux de croissance n’aura pas dépassé, de façon durable et soutenue, le niveau de 5%. Ce challenge ne saurait être tenu qu’en hissant la progression agrégée des secteurs secondaire et tertiaire de 3% actuellement, en moyenne, à 6% car, autrement, la dépendance de l’économie globale vis-à-vis du secteur agricole se dressera toujours en handicap majeur. Pour preuve, martèle le FMI, la décélération de l’économie sera au rendez-vous en 2004 avec un taux de croissance qui se repliera à 3% à cause, encore une fois, de la contre-performance du secteur agricole.

Incohérences entre les accords de libre-échange et la politique douanière
Quant au programme des réformes sociales et économiques, le rapport estime qu’en dépit du tempo louable imprimé à sa mise en œuvre depuis l’année 2002, à l’image du code de travail, de la libéralisation du commerce extérieur, de l’adoption du nouveau code de la famille et des actions déployées en faveur de la lutte contre l’habitat insalubre, le gouvernement devrait ratisser encore plus large et éviter les écueils de certaines mesures. A titre d’illustration, si les efforts de libéralisation du commerce extérieur ont été jugés positifs, la prolifération des grilles de droits de douane, parallèlement à la multiplication des accords, a été décrite comme une faiblesse à bannir ou à atténuer en alignant les tarifs douaniers des accords bilatéraux de libre-échange sur ceux prescrits par l’accord de partenariat signé avec l’Union européenne. Dans la même veine, si le FMI appuie la quasi-totalité des actions déployées jusqu’à présent pour la restructuration du système financier, il demeure néanmoins attentif à la hausse avérée du taux de contentieux du secteur bancaire et à la dégradation en 2003 de son ratio moyen de solvabilité. Il incite, sur sa lancée, les autorités monétaires à œuvrer à ce que le CIH respecte dans les plus brefs délais les ratios prudentiels en vigueur. A l’avenant aussi, les mesures visant à faciliter l’initiative privée et relancer, par ricochet, l’investissement productif. Elles devront, lit-on, s’attaquer de manière visible à la mise à niveau du système judiciaire et à l’allègement des procédures administratives. Le problème des retraites est, lui aussi, présenté comme une source avérée d’incertitudes et de risques qu’il va falloir dissiper très prochainement avant que les caisses de retraites ne soient dans une situation implosive, en 2010.

La productivité toujours mise à l’index
Enfin, malgré des prémices prometteurs de l’amélioration de la productivité totale des facteurs (PTF) relevés avec satisfaction par la mission du FMI dans certains secteurs industriels, non traditionnels et tournés vers l’export (allusion faite sans doute à l’implantation récente et soutenue dans notre pays de plusieurs sociétés étrangères opérant dans le secteur des hautes technologies telles Souriau, Assystem, Snecma ou Boeing), le défi de la montée en gamme de l’économie marocaine par l’entremise des gains de productivité demeure entier. Et ce n’est pas le dernier classement des pays africains, selon leur niveau de compétitivité, publié il y a quelques jours par l’Africa Competitiveness Report, et qui place notre pays au huitième rang, loin derrière la Tunisie (2e) et l’Afrique du Sud (3e), qui infirmera une telle assertion. L’agriculture est désignée par le FMI comme un secteur emblématique où la baisse des coûts des facteurs de production ne saurait exempter le pays de l’impérative amélioration des rendements pour un meilleur positionnement sur l’échiquier du commerce international. Dans la foulée, la productivité du secteur agricole est aussi présentée comme le seul rempart contre la pauvreté dans laquelle croupit le monde rural.

La réforme fiscale pour parer à une aggravation du déficit budgétaire
Mais là où le FMI ne fait pas dans la dentelle et adopte un langage nettement plus sceptique, c’est à propos de la politique budgétaire et de son pendant fiscal. Cette dernière est présentée comme le talon d’Achille de l’action du gouvernement qui reconnaît, lui-même, le caractère insoutenable de la situation actuelle à moyen terme. Aussi, contrairement aux arguments mal fagotés brandis par certains de nos responsables (ratio dette/PIB en baisse à 68,2% contre 71,5% un an auparavant grâce aux recettes de la privatisation et un coût apparent de la dette publique redescendu sous le taux de la croissance économique), le déficit budgétaire réel du pays flirte avec des niveaux alarmants. Il sera de 5,4% en 2004 (identique au ratio de 2003), n’en déplaise à l’argentier du pays qui exclut, dans ses méthodes de calcul, les dépenses conséquentes d’investissement du Fonds Hassan II. En somme, selon que l’on intègre ces dépenses ou pas, et que l’on tienne compte ou non des recettes de privatisation, on se retrouve avec trois taux de déficit budgétaire : le réel, l’officiel et celui servi aux institutions internationales. Devant la fatalité du tarissement des recettes de la privatisation et l’absorption attendue (et souhaitée) de la liquidité domestique par les mesures de relance de l’investissement, le financement indolent du déficit public ferait son temps rapidement et les pressions à la hausse qu’il générerait sur les taux d’intérêt auraient des effets négatifs ravageurs. L’alerte est ainsi donnée et il reste aux décideurs d’en prendre toute la mesure car, à l’horizon 2009, si aucune discipline budgétaire (déficit plafonné à 3% du PIB) n’est imposé, le déficit se hissera à 7% du PIB ! Selon le FMI, le Maroc peut éviter ce scénario catastrophe en adoptant rapidement une stratégie de réforme fiscale articulée autour de l’élargissement de l’assiette fiscale devant aboutir essentiellement à un accroissement appréciable des recettes de la TVA, de la réforme du secteur public (qui doit induire un allègement de la facture budgétaire égale à 2% du PIB à partir de 2009) et du très épineux problème de la réforme du système administré des prix des denrées de première nécessité. La messe est dite. Le nœud gordien, à moyen terme, réside dans la politique budgétaire et sa mise au service de la relance économique.
Enfin, en enchaînant dans leur raisonnement, les experts du FMI remettent au goût du jour le sacro-saint principe de la flexibilité du taux de change en le présentant comme une étape incontournable, une fois la politique budgétaire rectifiée.
Beaucoup de reproches… pas de recettes
Parmi les vertus prêtées à une politique de changes accommodante, on cite la meilleure résistance de l’économie marocaine aux chocs économiques externes, le soutien plus efficient aux objectifs ambitieux de croissance économique, l’amélioration des fondamentaux du système financier et une meilleure intégration à l’économie mondiale. En somme, le flottement du dirham serait un catalyseur, ce qui n’est pas de l’avis du gouvernement qui ne semble pas convaincu, du moins actuellement, des mérites d’une telle politique mais affirme à ses interlocuteurs de l’Institut de Washington qu’il demeure réceptif à leurs arguments.
Au demeurant, si le rapport abonde de recommandations, notamment sur le volet budgétaire et fiscal, et dresse un synopsis aussi éclairant que taraudant sur les scénarios possibles pour les cinq prochaines années, il ne prescrit guère de recettes pour concilier certains objectifs a priori antinomiques. Comment desserrer l’étau qui inhibe l’investissement privé et améliorer les revenus à même de revigorer la demande domestique et d’accroître le taux d’épargne nécessaire pour épancher les besoins de financement ? Le serpent qui se mord la queue ! Au gouvernement donc de faire montre d’imagination pour ménager la chèvre et le chou.

L’alerte est donnée :
à l’horizon 2009, si aucune discipline budgétaire n’est imposée, le déficit se hissera à 7% du PIB ! Selon, le FMI, le Maroc peut éviter ce scénario catastrophe en adoptant rapidement une stratégie de réforme fiscale articulée autour de l’élargissement de l’assiette fiscale devant aboutir essentiellement à un accroissement appréciable des recettes de la TVA.

Conclusion : seule une croissance de 5 % au minimum, sur une longue période, permettrait d’atténuer durablement pauvreté et chômage.