De Casablanca à Ksar Ich : Découverte de l’arrière-pays marocain en courant

Un voyage de plus de 900 km qui révèle l’ampleur des écarts entre les métropoles et l’arrière-pays. Le Maroc demeure un pays rural malgré le grand rythme d’urbanisation. Aux antipodes de la vie citadine, certains modes de vie, comme le nomadisme, ne sont pas près de disparaître, malgré les difficultés de la vie.

Le nom renvoie à une bourgade bavaroise plus qu’à un village marocain, pourtant Ksar Ich est bel est bien situé au Maroc. Sa spécificité est qu’il est localisé dans le point le plus extrême de l’Oriental, entouré de tous les flancs par la frontière maroco-algérienne. Pour l’atteindre à pied, ce fut une autre histoire. Au cours des vingt premiers jours d’août dernier, j’ai entrepris la folle aventure de relier, en courant, Casablanca, la plus grande métropole et capitale économique du pays, à ce Ksar méconnu, soit 906 km. Le trajet que j’ai choisi, volontairement, débute dans une ville qui, au Maroc, cristallise l’attention, les ressources humaines, les budgets et les investissements. Il passe et se termine, en revanche, dans des régions reculées, très éloignées du rythme trépident des grandes métropoles.

De Casa A Ksar Ich
De Casa A Ksar Ich : Les principaux repères de l’itinéraire

L’écart entre Casablanca et le reste du pays est énorme

Dès qu’on quitte Casablanca vers le Sud-est, on se retrouve très vite en campagne. Ce constat semble dur à accepter, tellement la capitale économique est encerclée de tous les côtés par les zones industrielles et des quartiers résidentiels périphériques. A moins d’une vingtaine de kilomètres, aux environs de Tit Mellil, les activités industrielles, représentées par les différentes usines situées sur les bords de la route, et l’agriculture s’entremêlent. Il est vrai que nous sommes loin des zones les plus congestionnées et polluées de la ville, mais il ne faut pas se tromper: c’est toujours Casablanca. En cette période qui précède l’Aid Al Adha, les troupeaux de Sardi, paissant paisiblement ici et là, n’y changent rien. Tout le monde s’est habitué à ces scènes – rurales le moins que l’on puisse dire – en cette période de l’année.

A cinquante kilomètres, la petite ville de Benslimane, que j’ai atteint au cours de la deuxième journée de voyage, est aux antipodes de la capitale économique du pays. Au fil du temps, cette petite ville s’est développée de manière à pouvoir constituer une ville satellite de Casablanca, malgré la distance et le manque de desserte ferroviaire. Depuis la construction de la double-voie de l’aéroport de Benslimane, la ville est également liée directement à l’autoroute Casablanca-Rabat par une voie rapide. Pour autant, elle semble être préservée des emménagements nombreux, contrairement à Mohammédia, Berrechid ou Settat. C’est probablement ce qui explique que l’entrée et la sortie de cette ville se passent littéralement sans encombre, sans embouteillages. Ne serait-ce que pour cela, elle offre une qualité de vie meilleure, un atout renforcé par la ceinture forestière naturelle qui l’entoure: genévriers, pins, eucalyptus, etc.

Le Maroc demeure un pays rural

Au-delà de Benslimane, tout change. En dehors du dénivelé, qui augmente au fur et à mesure que l’on s’éloigne de l’océan, l’impact de l’agriculture et des activités pastorales est très apparent. La saison de la moisson étant finie, les champs céréaliers offrent une nourriture abondante aux troupeaux de moutons, dont le nombre de certains dépasse facilement la centaine, en attendant évidemment l’Aïd.

En termes de couverture arborée, l’olivier est prédominant, quoique les terrains céréaliers occupent la plus grande partie de cette zone. Ces derniers sont entourés pour la plupart par les figuiers de barbarie. A l’opposé de Rhamna et Doukkala, la région semble avoir été épargnée par la cochenille à carmin qui a ravagé le cactus dans les régions citées. Un constat qui explique le prix bas des figues entre Benslimane et Khénifra, contrairement à Casablanca, où les figues de barbarie, acheminés d’Ait Baâmrane, atteignent des prix très hauts. Au cours de la saison de la chasse, ces mêmes espaces attirent les amateurs cynégétiques en masse. A cause de l’urbanisation et la chasse incontrôlée, le nombre du gibier est en baisse perpétuelle, à tel point que dans certaines zones, des espèces entières ont disparu. La polémique récente des chasseurs venant du Golfe arabe donne une idée claire sur l’ampleur des dégâts causés à la faune. En attendant, le gibier, essentiellement les perdrix et les lièvres, en profite pour se reproduire. A plusieurs reprises, le son de mes pas saccadés a fait sortir de sa cachette une perdrix ou un lièvre. Des scènes qui permettent à l’Homme de renouer avec la nature.

De Casa A Ksar Ich
De Casa A Ksar Ich

Le découpage tribal renaît de ses cendres

Sur le terrain, l’ancien découpage tribal apparaît plus que les découpages régionaux récents. Parfaite illustration de ce constat, la région de Zaër, qui englobe entre autres les localités de Sidi Bettache, Merchouche, Rommani et Zhiliga, semble constituer une zone à part entière.
Zone rurale par excellence, elle s’étend de Rabat jusqu’aux environs de la petite bourgade de Moulay Bouâazza. Dans ce territoire, les activités liées à l’élevage battaient leur plein en cette saison estivale, où les éleveurs cueillent les fruits de plusieurs mois d’investissement. C’est également une période où les dettes contractées tout au long de l’année sont remboursées. En parcourant cette région, ce regain d’activité se reflète sur les commerces et même l’humeur des villageois.

Un tourisme d’un autre genre

Perchée sur une colline à 1000 mètres d’altitude, Moulay Bouâazza renvoie à un Maroc révolu. Pour cause, son Moussem annuel, qui se déroule au printemps, rappelle les anciennes scènes de pèlerinages «religieux» aux sanctuaires et aux mausolées. Ce Moussem attire par ailleurs des «touristes» de toutes les régions. Néanmoins, la petite bourgade manque terriblement d’infrastructures d’hébergement, hormis les possibilités qu’offre l’informel.
Le même dilemme se pose aux touristes souhaitant visiter la région. En effet, si celle-ci offre une pléiade de possibilités d’explorer ses recoins, elle manque terriblement de valorisation, à commencer par sa notoriété.
D’autres régions partagent ce point commun : un potentiel touristique énorme mais un manque flagrant d’infrastructures. Pour n’en citer qu’une seule, le Moyen-Atlas est doté d’une multitude de sites très attrayants, mais sans aucune capacité hôtelière. Si Khénifra, le chef-lieu des Zayane, dispose de quelques établissements hôteliers, sa région n’en a pas. Aussi, l’incivisme est dans ces contrées plus dévastateur que le manque d’infrastructures. A une trentaine de kilomètres de la ville se trouve le magnifique lac Aguelmame Azegza. N’ayant pas fait partie de mon itinéraire, ce site défraie la chronique à cause des dégâts causés dans son entourage par les campeurs. Mais cela est une autre histoire.

Les nomades préservent leur mode de vie millénaire

Dans l’itinéraire que j’ai emprunté (voir la photo du tracé), la région de Midelt constitue une zone tampon entre le Haut-Atlas et l’Oriental. Malgré une sécheresse apparente, accentuée par des plantes désertiques comme l’alfa (Stipa Tenacissima), les eaux souterraines, conjuguées avec une altitude qui dépasse souvent 1000 m, permettent à la culture des arbres fruitiers de s’épanouir. Entre le col de Tizi n’Talghoumt (1907 m) et la ville de Rich, les arbres de tout genre laissent pendiller des fruits mûrs, prêts à être cueillis.
Au-delà, la deuxième partie de l’itinéraire se caractérise par de grandes distances séparant les agglomérations. C’est dans ces espaces que j’ai remarqué pour la première fois les tentes des nomades.
Perpétuant un mode de vie millénaire, ils constituent une partie intégrante des populations du Grand-Atlas oriental et de l’Oriental. Ni la nécessité de scolariser leurs enfants, chose qu’ils font tant bien que mal, ni la rareté des ressources hydriques ne leur font changer leur manière de vivre. Certains parmi eux vivent en revanche dans des conditions très difficiles, comme ceux vivant dans le col cité, perché à très haute altitude. D’autres disposent de troupeaux dont le nombre peut atteindre plusieurs centaines.
Quid de leur mode de vie? C’est le même depuis des siècles. Dans les environs de la petite bourgade de Bni Tadjite, plusieurs s’installent non loin de la montagne où les mines informelles de plomb pullulent, sans que cela ne leur fassent oublier les troupeaux et les pâturages.

De Casa A Ksar Ich
De Casa A Ksar Ich

Ich, le sens de l’hospitalité

Dans l’Oriental, ils tiennent tout aussi vigoureusement à leur cheptel caprins et ovins. Ces derniers sont constitués essentiellement des races Bni Guil, du nom de la tribu peuplant l’Oriental, et de la race Bayda (la blanche) provenant de l’Algérie.
Ces races se sont adaptées aux caractéristiques de ces contrées : des étendues déboisées et la rareté de l’eau.
Durant les dernières années, les puits construits par l’Etat, grâce à la technologie solaire, ont beaucoup aidé ces populations, vivant éloignées les unes des autres. Néanmoins, elles continuent à privilégier la proximité des pâturages et à se déplacer quotidiennement pour s’abreuver, ce qui représente la quintessence de la vie d’un nomade.
Les habitants d’Ich aiment le répéter : nous sommes les premiers à voir le soleil au Maroc. Et cela est véridique. Le Ksar est aussi situé au bout d’un tunnel de plus d’une dizaine de kilomètres, entouré par le territoire algérien. Ce qui n’arrange pas les affaires des Yichis. Sédentaires depuis une dizaine de siècles, leur activité principale est l’agriculture qu’ils perpétuent sur les bords de l’oued Ich. Certains disposent aussi de petits troupeaux, mais cela reste les deux seules activités de la région, liées fortement à la terre, comme la collecte des truffes au printemps.
Bien que le Ksar dispose d’atouts touristiques indéniables, dont le site de Dchira des gravures rupestres est le plus connu, il est difficile d’y attirer des touristes. Le seul établissement hôtelier, une auberge, tarde à ouvrir ses portes, alors qu’elle est déjà construite. Cela n’empêche pas certains touristes de s’y rendre malgré que le Ksar se trouve en plein zone militaire. Peut-être que le nombre de familles qui y habitent (une quarantaine) n’incitent pas les autorités à accorder au Ksar plus de ressources. Quoi qu’il en soit, ce nombre ne risque pas de s’élever. Le contraire est en revanche très possible. L’humilité des populations, leur humanisme, leur sens de l’entraide, leur ténacité et bien d’autres qualités humaines, malgré la dureté de la vie, me marqueront pour toujours.

De Casa A Ksar Ich
De Casa A Ksar Ich

 

C’est l’un des constats les plus importants de ce voyage. L’émigration a eu un effet controversé sur plusieurs régions parcourues au cours de ce voyage. Si les virements des MRE permettent à certaines activités comme l’agriculture de se développer, et aux commerces et aux services de prospérer au cours de la saison d’été, ils créent en revanche des situations de rente et de dépendance vis-à-vis de ces transferts d’argent. L’effet est ainsi mitigé. A la fin de l’été, l’effet saisonnier est souvent accentué et cela peut aller jusqu’à la fermeture temporaire de certains commerces ou services.

 

De Casa A Ksar Ich
De Casa A Ksar Ich

 

Les déchets sont probablement le seul point commun entre les grandes métropoles et l’arrière-pays. Les ordures sont jetées ici et là au bord de la route, dans les villes et les villages. Si les artères principales de certaines villes sont propres, dès qu’on s’y détourne, c’est une autre histoire. Dans les régions non peuplées, comme les étendues des hauts plateaux, les accotements demeurent intacts car le nombre de la population est très réduit. Dans d’autres, tout se recycle, à part quelques emballages inutiles. Une autre remarque liée au mode de vie : la consommation rapide prend le dessus sur l’alimentation traditionnelle dans les régions reculées. Nos déchets nous trahissent.