Crédit : pourquoi les banques boudent-elles certains secteurs

Concentration des financements sur certaines branches d’activité, selon les statistiques de BAM. Les difficultés d’une ou d’un petit nombre d’entreprises peuvent nuire à tout un secteur. Le patronat pousse à l’établissement de conventions sectorielles pour faire coïncider offre bancaire et demande des opérateurs.

Si la difficulté d’accès au financement est un mal pris en patience par les opérateurs depuis longtemps, des secteurs se disent plus touchés que d’autres et n’arrivent plus à convaincre les banques. Développement touristique, exploration minière, énergie et énergies renouvelables, nouvelles technologies, BTP, agro-business, services aux entreprises…, la liste est longue ! Est-il vrai que les banques boudent réellement des activités précises sans raison valable ?

D’après les dernières statistiques monétaires de Bank Al-Maghrib, sur les 558 milliards de DH de crédits distribués aux entreprises à fin septembre, 5,5% vont à l’agriculture et la pêche, 43% à l’industrie et au BTP, et 51,5% au commerce et services, transports et activités financières.

Plus en détail, dans l’industrie, les activités manufacturières concentrent 80% des financements contre 20% pour les industries extractives. Au niveau du secteur tertiaire, les activités financières accaparent la part du lion (42%), suivies du commerce (20%), des transports et communication (13,6%) et des hôtels et restaurants (6%).

Par objet économique, 47% des crédits d’exploitation vont aux commerce et services, 46% à l’industrie et BTP, tandis que l’agriculture et la pêche bénéficient de 7% des concours de fonctionnement. L’on retrouve cette même ventilation à quelques points près sur le plan des crédits d’investissement.

Une source patronale explique que la logique de rentabilité sans courir de grands risques pousse les banques à plus de précaution, ce qui équivaut systématiquement à moins d’engagement sur des secteurs où le risque est légèrement supérieur au reste des activités. «Plus les banques vont se retrouver dans cette posture, plus les opérateurs de ces branches vont se sentir exclus», commente-t-elle. 

Pour Mustapha Miftah, directeur général de la Fédération nationale du BTP, la problématique du financement se pose avec insistance, notamment dans des secteurs qui ont traversé des périodes difficiles qui font en sorte que les indicateurs des entreprises ne les prédisposent plus au financement bancaire. «Dans plusieurs cas, les banques ne suivent plus, sachant que c’est maintenant que les entreprises ont réellement besoin des concours et de l’accompagnement pour survivre», constate-t-il, en rappelant les budgets colossaux pour prendre en charge et réaliser les marchés décrochés par les membres de sa fédération. A fin septembre, le secteur a bénéficié de 92 milliards de DH, en stagnation par rapport à 2016.

Un opérateur membre de la Confédération nationale du tourisme (CNT) explique que des projets jugés bien ficelés d’un point de vue technique et à fort potentiel n’aboutissent pas en raison de l’absence de partenaires financiers.

De son côté, une source à la Fédération nationale des promoteurs immobiliers (FNPI) souligne que les banques de la place y vont avec beaucoup plus de précautions, chose somme toute normale, étant donné qu’il s’agit du secteur à risque. «Néanmoins, les opérateurs qui remplissent les nouvelles conditions arrivent à se financer normalement», témoigne un gros promoteur.

Des taux rédhibitoires pour la minoterie, le transport et l’électroménager

Du côté des banquiers, les arguments classiques sont rappelés pour expliquer le fait que des opérateurs n’arrivent pas à trouver du financement: pas de dossiers bancables respectant les diligences des comités de crédit et donnant une réelle visibilité sur l’horizon de la dette, pas de projets viables et bien insérés dans leurs environnements immédiats sur le moyen et long terme, absence d’organisation interne sont les travers les plus commentés… De plus, la majorité des banquiers insistent sur la problématique de la gouvernance. Pour eux, même si le projet est bancable d’un point de vue technique et financier, l’absence d’une bonne gouvernance pour assurer une gestion correcte de l’entreprise constitue un facteur de rejet. 

À côté de ces considérations génériques et «transversales» à toutes les branches de l’économie, des directeurs du marché de l’entreprise de deux grandes banques portent un autre regard sur la situation. Selon eux, il existe des secteurs sinistrés ou qui l’ont été durant les dernières années. De ce fait, ils continuent de figurer dans les radars des comités de crédit. Des experts parlent de «cycles économiques» pour conforter la prudence des établissements de crédit. La banque, de par sa mission de financer l’économie, est dans la mesure de proposer du crédit à ces opérateurs, mais à des conditions de taux rédhibitoires, étant donné la prime de risque élevée. Les minoteries, le transport et l’électroménager sont cités comme exemple.

Dans le même ordre d’idées, l’analyse de l’évolution des créances en souffrance (60 milliards de DH à fin septembre ou 7% des crédits) sur certains clients corporate fait en sorte que la banque devient prudente à l’égard d’un secteur, bien qu’il ne soit pas entièrement sinistré. A cela s’ajoute des secteurs très capitalistiques et à cycles longs et qui en même temps recèlent un degré d’incertitude quant à l’aboutissement des transactions et à la rentrée de cash-flows futurs. Les mines, les énergies renouvelables et l’exploration gazière se retrouvent dans cette configuration.

Dans la même liste, figurent de grands projets qui nécessitent des financements concessionnels à propos desquels les bailleurs n’arrivent pas à trouver un accord. Un responsable au département Financement de projets d’une grande banque de la place fait un parallèle avec le secteur de l’assurance. «Si le risque n’est pas partagé et un gain suffisant garanti à la banque, le comité préfère ne pas s’engager», explique-t-il. C’est aujourd’hui le cas de grands projets dans la promotion hôtelière et le développement touristique, les énergies renouvelables ou encore les nouvelles villes.

Le financement bancaire est inadapté pour la start-up

Cela dit, il existe également des considérations endogènes à chaque banque. Par exemple, la forte concentration des engagements sur un secteur donné, voire un nombre réduit d’entreprises, fait que l’établissement de crédit cherche à diversifier son portefeuille. 

De plus, les banquiers sondés font-ils remarquer qu’il y a des secteurs et activités qui ne rentrent simplement pas dans le périmètre du métier bancaire par définition. C’est le cas des start-up généralement évoluant dans les nouvelles technologies. «Nous finançons un bilan et un CPC et non pas des projets futurs en amorçage», avoue un directeur général. Pour ces secteurs, telles que les NTIC, il existe des voies plus appropriées de financement, notamment l’equity et les business angels dont le modèle économique est taillé pour de tels risques.

Leila Channawi Tahiri, présidente de la Commission financement de la CGEM, estime que le problème du financement continue de se poser, mais ne concerne que des secteurs en particulier. «La difficulté d’accès au crédit est bien là, mais les établissements de crédit ne peuvent pas tout financer», confie-t-elle.   

Quoi qu’il en soit, Mme Tahiri informe que la confédération pousse pour faire sauter le verrou. La parade : des conventions sectorielles pour faire coïncider offre bancaire et demande des opérateurs. «En ayant des solutions de financement à la disposition de tout un secteur avec l’engagement des banques de la place, les opérateurs seront assurés quant à l’obtention du crédit», détaille la responsable. Elle explique que les conventions font suite à un travail technique précis et à des études pour cadrer les besoins, les réponses à apporter et le profil des bénéficiaires. En contrepartie de l’engagement des banques et pour couvrir le risque, des contre-garanties sont contractées notamment auprès des organismes de garantie étatiques, type CCG. «Nous allons faire de cet axe un chantier stratégique dans les travaux de la commission en 2018, étant donné que cette année, nous nous sommes attelé à développer l’offre bancaire pour les opérateurs présents ou exportant en Afrique», promet Mme Tahiri.