Crédit à  la consommation : le nettoyage de printemps

Trois sociétés ont déjà mis la clé sous le
paillasson, faute de taille critique.
Les marges du secteur sont laminées par un coût de refinancement
élevé et par la baisse continue du TEG qui a perdu 7 points en autant
d’années.
La production du secteur se tasse d’année en année en raison
de la sévérité des normes prudentielles.

«Si c’était à refaire, je n’investirais pas dans ce secteur», lance, désabusé, le patron d’une petite société de crédit à la consommation créée au tout début des années 90. C’est dire que ce secteur a mangé son pain blanc. Il n’est plus question de bénéfices plantureux et de croissance à deux chiffres de la production. Dans un tel contexte, les plus solides tentent de consolider leur part de marché, tandis que les moins bien loties scrutent l’avenir avec une certaine inquiétude. Comme le montrent les résultats 2003 récemment publiés, une sélection naturelle est en train de s’opérer, lentement mais sûrement. On sait déjà que des structures sans grande envergure comme Salaf El Hanaa, Union de crédit et Crédicom ont disparu alors que, pour des raisons d’efficience, Sogécrédit a été dissoute dans Eqdom, maintenant contrôlée par la Société Générale. Cette tendance à la baisse de la population de ce secteur n’est pas près de s’arrêter, à l’instar de ce qui se passe dans les banques et les assurances.
Pour comprendre cette évolution, on se limitera aux chiffres de ces deux dernières années. En 2003, la production du secteur a totalisé 9,6 milliards de DH, ne progressant que de 6,13 % par rapport à l’année précédente. C’est-à-dire moins que l’ensemble des crédits à l’économie. Il est vrai que le marché a été quelque peu bridé par une conjoncture économique assez morose qui s’est traduite par une baisse de près de 3 % des prêts attribués aux professionnels, qui ne représentent d’ailleurs que 2,8 % de l’activité. Même sur le segment des particuliers, l’évolution n’est pas faramineuse. D’une année à l’autre, la production est passée de 8,78 milliards de DH à 9,34 milliards.
Ce rythme relativement modéré déteint évidemment sur les encours qui, abstraction faite de l’effort de nettoyage des bilans, n’ont progressé que de 1,79 % entre les deux périodes, à 19,5 milliards de DH.

Eqdom garde la pôle position, en dépit de l’agressivité de Wafasalaf

La principale raison au grand chambardement que vit le secteur relève du TEG (taux effectif global) qui a perdu 7 points depuis son instauration en 1997. Comme le taux de refinancement a décrû moins rapidement, il s’en est suivi une contraction des marges. Sur cette nouvelle donne, s’est greffée une explosion des créances en souffrance qu’ont révélées les normes prudentielles édictées par Bank Al Maghrib. «Ayant surfé sur la vague de la croissance pour profiter des marges alors très intéressantes, des sociétés se sont retrouvées dans le bourbier, quand elles n’ont pas tout simplement fait les frais de la mauvaise foi de leurs dirigeants», commente un ancien cadre du secteur.
Les sociétés qui tirent leur épingle du jeu sont naturellement celles qui se sont le mieux préparées à l’entrée en vigueur de la circulaire de BAM qui durcit les normes prudentielles, en prévoyant le déclassement du total des créances en souffrance, à fin juin 2003, tout en accordant un délai jusqu’à fin 2004 pour le provisionnement correspondant. Dans le lot, on retrouve les filiales des banques.
C’est le cas d’Eqdom, le mastodonte du secteur, qui semble avoir bien réussi son passage dans le groupe de la Société Générale et digéré l’absorption de Sogécrédit. Du moins, les résultats le prouvent. Le PNB (produit net bancaire) est en hausse de 13% à 472,2 MDH. Le bénéfice net a atteint 123,9 MDH, en progression de 20% par rapport à l’exercice précédent, en dépit de l’effort maintenu de provisionnement des créances en souffrance. La société a aussi entrepris une bonne gestion du refinancement avec des charges d’intérêt en recul de 15 %.
Cependant, il reste à surveiller la qualité du portefeuille dont le taux de contentieux s’aggrave de 2,8 points en s’élevant à 16,9 %.
Wafasalaf, toujours très agressive commercialement, maintient sa position de second avec une part de marché de 19,6 %. Son PNB ne gagne, malgré tout, que 3,5%, totalisant 285 MDH. Devant un RBE en léger recul et un effort de provisionnement incontournable (dotation aux provisions) à 120,3 MDH contre 61,7 MDH), la baisse inévitable du résultat net n’a été atténuée que par un résultat non courant de 17,4 MDH. Ce qui permet au bénéfice de ne céder que 8 % à 55,3 MDH.

Les petites sociétés spécialisées dans des niches tirent leur épingle du jeu

Assalaf Chaabi, filiale de la Banque Populaire, suit d’assez loin ces deux leaders avec 8 % de part de marché. Après une longue traversée du désert où les déficits cumulés ont totalisé 74 MDH (pour un capital de 165 MDH), tous les indicateurs reviennent au vert. Le PNB grimpe de 192 % à 133 MDH ; le résultat net rebondit de 17 % à 31,6 millions.
Cependant, il lui faudra gérer le matelas de créances en souffrance (+27 % à 401 MDH) et contrer la détérioration corrélative du taux de contentieux qui s’établit à 21,9 %.
Quant à Salafin, filiale de BMCE Bank, elle boit apparemment du petit-lait. Sept ans après sa création, ses bénéfices cumulés ont déjà atteint près de 50 MDH (pour un capital de départ de 100 MDH) et le total bilan a dépassé 1,7 milliard. Ce qui situe déjà la société au quatrième rang en terme de taille. Sa part de marché a atteint 7,6% contre 4,6 % à fin 2002. Dans le même temps, le PNB progresse de 43 % d’une année à l’autre, à 18,9 MDH.
Sa principale faiblesse réside toutefois dans sa forte dépendance par rapport au LOA (location avec option d’achat), produit de surcroît non dénué de risque, notamment celui du délai de remboursement du crédit TVA par l’administration fiscale. La société devra inévitablement miser sur d’autres produits. Le lancement en 2003 de nouveaux produits Salafdirect et de la carte privative Kenzi, en partenariat avec LabelVie, Mobilia et Cramer, s’inscrivent dans cette optique.
Par ailleurs BMCI Salaf et Attijari Cetelem, dont le capital échoit totalement à l’actionnaire français, quoique beaucoup plus petites que les précédentes, entretiennent bien leur santé financière. La filiale de la BMCI a renoué avec les bénéfices (5,7 MDH) après une année difficile (perte de 3,8 MDH en 2002). Et ce, grâce à une forte progression des encours (+28 %). Attijari Cetelem a aussi terminé l’exercice en beauté avec un bénéfice de 9 MDH contre 2,6 millions une année plus tôt. D’autres petites entités autonomes tirent également leur épingle du jeu. On citera pour exemple Dar Salaf qui affiche une excellente rentabilité financière (16,2 %) avec une part de marché d’à peine 0,68 % et une excellente qualité de portefeuille, dont le taux de contentieux n’est que de 5,5 %.
Pour la plupart des autres, non adossées à des banques, le temps des vaches maigres s’est bien installé. Tel a été le lot des deux sœurs Diac Salaf et Diac Equipement (parts de marché et résultats en forte dégradation malgré un sous provisionnement encore manifeste), de Taslif, qui tarde à retrouver le sentier des bénéfices, de FNAC qui creuse ses pertes (-13,1 MDH pour un PNB de 4,1 MDH) et qui n’a d’autre choix en 2004 avec un sous-provisionnement encore patent (taux de contentieux de 92,4 %) que de reconstituer ses fonds propres, de Sorec Crédit, dont tous les indicateurs sont au rouge avec, notamment, un taux de contentieux de 35,7%, d’Acred, et des deux filiales du groupe CDG, Sofac et Safacred, durablement installées dans le rouge.

Le coût du refinancement est jugé encore élevé
Au demeurant, l’exercice marque un tournant dans le secteur, en sonnant le glas pour les sociétés les plus bancales et en imposant un remède de cheval aux structures ayant accusé un retard dans le nettoyage de leurs comptes. Les sociétés les mieux préparées s’en sortiront plus aguerries pour relever les défis nouveaux de la productivité, de l’innovation produit, de la maîtrise du risque et pour réussir une saine croissance, si toutefois elles arrivent à bien maîtriser le coût du financement. Cela n’est pas donné à tous. «Nous payons 9,25 % pour le refinancement, alors que les filiales des banques peuvent avoir des ressources à un coût moindre», fait remarquer Abdelatif Lahkim, PDG de Finacred.
Néanmoins, le fait de s’adosser à une banque ou la taille ne seront pas forcément des variables incontournables pour la rentabilité. «Des petites structures bien gérées devront à leur tour prospérer dans des niches qu’elles maîtrisent et dont elles tirent une rentabilité satisfaisante», explique Mustapha Melsa, directeur de l’APSF (Association professionnelle des sociétés de financement).
Quant aux canards boiteux, le facteur-clé de leur sauvetage résidera dans l’appui incontournable de leurs actionnaires, à moins que l’association ne réussisse à convaincre les autorités monétaires de desserrer l’étau que constitue le TEG. De l’avis des professionnels, le mode de calcul est faussé au départ, du fait qu’un «taux unique est appliqué indifféremment aux banques et aux sociétés de financement et à toutes les catégories de crédit confondues». Ils font remarquer qu’en France, dont le système est pris pour exemple, est déclaré usuraire «tout prêt conventionnel consenti à un TEG qui excède, au moment où il est consenti, de plus du tiers, le taux effectif moyen pratiqué au cours du trimestre précédent par les établissements de crédit pour des opérations de même nature et comportant des risques analogues». En somme, les catégories de prêts (immobiliers ou prêts à la consommation) et la nature du risque (en fonction de la durée et du montant) sont bien différenciées.
A l’heure actuelle, souligne-t-on à l’APSF, les arguments qui prévalaient au moment de l’institution du taux maximum, et qui visaient principalement à protéger le consommateur, ne sont plus de mise : le secteur est devenu plus transparent et le marché très concurrentiel. Pour que le crédit à la consommation puisse servir de moteur à la croissance, l’idée suggérée est de libéraliser les taux pour stimuler la croissance. A défaut, il est proposé d’arrêter un taux fixe suffisamment élevé pour qu’aucune société ne l’atteigne, mais qui permette de financer, avec la rigueur qui sied, les populations jugées risquées. Le système de contrôle est jugé beaucoup trop rigoureux pour qu’il y ait une recrudescence des difficultés de paiement, et la concurrence constituera un garde-fou contre les abus .


Cetelem-BCM : divorce à l’amiable
Le divorce à l’amiable a été prononcé entre Cetelem et la BCM. La société française déboursera 47,5 MDH pour reprendre les 50 % que détient la banque dans Attijari Cetelem. Cette issue est la conséquence du rachat de Wafabank, qui a fait tomber dans l’escarcelle de la BCM Wafasalaf, dont une partie du capital est contrôlée par Sofinco. Difficile d’imaginer BCM travailler avec deux sociétés en même temps et des partenaires qui se font une concurrence féroce en France.
Dans la configuration actuelle du marché, Cetelem renforcera logiquement ses relations avec la BMCI, un partenaire naturel, d’autant qu’il lui faut un réseau bancaire pour continuer à prospérer. Et pour la BMCI, une alliance permettra de donner du tonus à une activité que sa filiale BMCI Salaf peine à faire décoller. Elle aura tout à gagner dans cette association. En effet, Attijari Cetelem s’enracine durablement. Sa part de marché a progressé de 0,4 point par rapport à 2002, à 2,4 %, avec des encours de crédits totalisant 462,25 MDH (+22 %). Son PNB amplifie cette tendance en se chiffrant à 58,22 MDH (+37 %) et ne se trouve nullement englouti, comme chez d’autres concurrents, par l’effort de provisionnement. Aussi, le résultat net ressort-il en nette amélioration à 9,06 MDH contre 2,65 MDH un an auparavant.
Seule ombre au tableau, la productivité est assez faible, avec un coefficient d’exploitation de 69,7 %, nettement au-dessus de ses concurrents directs. A part cette lacune, le modèle économique mis en place par sa maison-mère française, basé essentiellement sur les financements affectés aux biens de consommation (électroménager et autres) et ne souffrant d’aucun laxisme vis-à-vis de la maîtrise du risque, est donc assez robuste et la société ne semble pas prête à le modifier notoirement pour faire la course à la taille.
Par ailleurs, notons qu’auprès de la BCM on dénie formellement toute intention de rachat de Crédor.