Créances en souffrance : gros risques sur le secteur bancaire

Les impayés des entreprises non financières représentent 11,4% des crédits qui leur sont accordés. 85% des créances en souffrance sont compromises. Le cercle vicieux est entretenu par la morosité de la conjoncture et les retards de paiement. Les industries manufacturières, le BTP et l’hôtellerie sont parmi les plus mauvais payeurs.

Cela doit donner des sueurs froides aux banquiers ! Les créances en souffrance qui s’entassent depuis des années ont atteint un niveau préoccupant ! En 2018, l’encours a augmenté encore de 2,5%, culminant désormais à 65 milliards de DH ! Avec ce volume, ce sont 7,5% des crédits dont le remboursement est entaché de difficultés ou définitivement compromis. «Chez certaines banques, notamment celles à capitaux étrangers, ce taux dépasse les 10%» , informe un responsable du département recouvrement d’une grande banque.

Banquiers, experts en finance et opérateurs n’excluent pas une accélération des impayés en 2019. Pour eux, les conditions actuelles du marché plaident pour la poursuite des difficultés chez les ménages et les entreprises à honorer leurs engagements vis-à-vis des banques. A fin mai, les créances en souffrance ont poursuivi leur tendance haussière pour s’afficher à environ 68 milliards de DH.

De plus, force est de constater que les impayés des entreprises non financières (constituées en majorité du privé) ont gonflé de 2,5% à 39 milliards de DH pour représenter 11,4% des crédits qui leur sont accordés.
L’aggravation des créances en souffrance n’est pas que quantitative ! « Même ‘‘la qualité’’ des créances en souffrance qui englobent techniquement plusieurs niveaux de ‘‘difficultés à payer’’ (du pré-douteux au compromis, en passant par le douteux) s’est également dégradée», relève un senior banker chez une grande banque.

D’après les données traitées de Bank Al-Maghrib, l’encours des créances compromises (c’est-à-dire avec très peu d’espoir de récupération) a bondi de 5,2% à 53,5 milliards de DH, alors que les créances pré-douteuses ont baissé de 4% à 2,7 milliards de dirhams et les créances douteuses de 13,8% à 6,8 milliards. Désormais, 85% des créances en souffrance sont compromises !

Selon Fitch Rating, le taux des créances en souffrance vont de 12 à 14%

Devant ces faits alarmants, le Comité de coordination et de surveillance des risques systémiques a une fois de plus interpellé les banques, en juillet 2018, sur le poids des mauvaises créances dans les bilans. En 2014, plusieurs établissements avaient été sévèrement rappelés à l’ordre par Bank Al-Maghrib avant d’être contraints de déclasser plusieurs grosses créances (voir encadré règles de classification)
Sur les dix dernières années, le stock a gonflé d’environ 35 milliards de DH ! Autrement dit, les mauvais payeurs laissent chaque année une ardoise de plus de 3milliards de DH.

Depuis 2009, à l’exception de l’année 2010, qui a connu une baisse de 4%, l’encours des impayés ne fait que s’alourdir (voir graphique)
Un détail plus préoccupant: le niveau de ces créances en serait plus élevé! En effet, Fitch Rating vient de contester les chiffres des banques. Pour l’agence de notation, les créances en souffrance du secteur ne reflètent pas la réalité ! Les analystes de l’agence londonienne affirment que les pratiques locales sous-estiment l’ampleur des mauvaises créances dans les bilans. Ainsi, le taux des impayés varie plutôt de 12 à 14%. Un écart qui s’expliquerait par une différence d’appréciation des risques. Autrement dit, si les hypothèses selon lesquelles l’agence calcule la sinistralité des crédits venaient à être appliquées à la lettre au secteur bancaire, l’on dépasserait facilement les 100 milliards de DH de créances en souffrance !

Pour Bank Al-Maghrib, les allégations de Fitch sont contestables à plus d’un titre! «Les contrôles sur place auprès des banques sont détaillés et très approfondis. Parfois, il existe des négociations sur la manière de classer certaines créances sujettes à interprétation», explique-t-on auprès de la Direction de la supervision bancaire.

Impact négatif sur la distribution du crédit

Ses responsables expliquent qu’il y a, certes, des demandes de la part de l’Institut d’émission de déclasser quelques créances en souffrance, mais les montants sont marginaux et ne remettent pas en cause le niveau des créances en souffrance.
Quoi qu’il en soit, les banquiers affirment que ces niveaux sans précédent des impayés ont impacté la nouvelle production et ont grippé, en partie, la machine. «La généralisation des difficultés à une majorité de secteurs productifs ont engendré naturellement une frilosité des banques qui ont verrouillé davantage leur procédures d’octroi», explique le responsable recouvrement. A voir la croissance du crédit et l’évolution des créances en souffrance sur les six dernières années, la corrélation est plus visible. Depuis 2012, les impayés ont amorcé leur montée en puissance, dépassant le seuil de 35 milliards de DH face à une décélération remarquée de la distribution du crédit (avec des taux ne dépassant plus les 4%).
A fin mai, les impayés ont continué d’évoluer plus rapidement que le crédit: +4,9%, soit un stock de 68,1 milliards de DH contre +4.4% pour la nouvelle production.

Une source de BAM schématise la situation : «La conjoncture morose aggravée par les retards de règlement et des comportements de paiement peu sains génèrent des difficultés pour plusieurs opérateurs. Ces derniers ne peuvent plus faire face à leurs engagements auprès des banques. Ce qui aggrave le stock des impayés et freine à son tour la machine du crédit et le financement de l’économie. De cette manière, le cercle vicieux est entretenu» !
D’ailleurs, les banquiers sondés invoquent à l’unanimité le contexte de croissance faible, qui met les trésoreries des entreprises sous pression, pour expliquer la situation actuelle. Le ralentissement de l’activité, depuis 2010, et la dégradation des conditions de paiement font que les opérateurs manquent de ressources pour faire face à leurs charges.

Dans ces conditions, la lenteur de la reprise dans de nombreux secteurs continue de menacer la viabilité de plusieurs entreprises qui font le gros des impayés bancaires (environ 8 000 entreprises ont fait défaut en 2018).

Des inquiétudes pour la construction métallique et la sidérurgie

En tête de ces secteurs figurent les industries manufacturières qui sont à l’origine de 29,5% des créances en souffrance sur les entreprises, selon des données de BAM. Le BTP vient en deuxième position avec 16,4% des impayés, suivi du commerce qui pèse 17% de l’encours actuel et l’hôtellerie qui en représente 7,8%. Enfin, le secteur des transports et communication commence à sortir la tête de l’eau. Les créances difficiles sur ses opérateurs représentent 6,8% du stock aujourd’hui contre environ 11% en 2017.

Des banquiers confient que de gros risques pèsent aussi sur la construction métallique et la sidérurgie. L’on fait état depuis des mois de l’incapacité de gros opérateurs de ces secteurs à assurer les échéances de fin de mois. A part les banques, la plupart de leurs fournisseurs ne sont plus payés depuis des mois.
Du côté des ménages, à fin mai, les créances en souffrance se sont aggravées plus que les entreprises : +12,6%, à 27,8 milliards de DH (contre +1,6%, à 39,3 milliards de DH pour les entreprises).

En 2018 déjà, l’encours des créances en souffrance des banques et des sociétés de crédit à la consommation sur les ménages a augmenté de 4,8% à 23,5 milliards. Le taux de risque a ainsi atteint 7,3%. Ce taux s’est stabilisé à 7,2% pour les ménages résidents et a baissé à 7,6% pour les ménages non résidents.

La banque centrale a durci la réglementation sur la classification et le provisionnement des créances. La nouvelle mouture circulaire 19G a été finalisée, mais son application sera décalée, le temps pour les banques de digérer l’IFRS 9 (qui émet de nouvelles normes pour comptabiliser les créances difficiles), mais aussi de mener une inspection fine de leur portefeuille.
Pour Fitch, la première application de la norme IFRS 9 exercera une pression supplémentaire sur la capitalisation des banques. Les commentaires des banquiers sont plus nuancés. «Les banques sont suffisamment capitalisées et aucune d’entre elles ne sera amenée à effectuer une augmentation de capital suite à la première application de l’IFRS 9», estiment-ils.