Comment rendre l’économie marocaine plus performante

Grâce à l’excellente campagne agricole 2014-2015, l’effet du retard pluviométrique sur la croissance globale ne sera pas aussi dramatique qu’on pourrait le penser. Recherche de nouveaux marchés, amélioration de la compétitivité des entreprises, réforme de la loi organique de finances pour une meilleure visibilité sur les investissements, éradication des situations de rente sont parmi les moyens de relancer la croissance.

C’est un exercice constructif et pointu auquel se sont livrés les économistes invités par la Fondation Attijariwafa bank pour faire le point sur la situation économique et les perspectives 2016. Sur fond de baisse des prévisions de croissance de 2,6 à 1,3%, la première conférence du cycle, «Echanger pour mieux comprendre», avait pour objectif d’entrevoir les opportunités, d’identifier les obstacles et de sortir avec des recommandations sur le court terme pour sauver l’année.

Plantant le décor, Mohammed El Kettani, PDG d’Attijariwafa bank, a affirmé qu’en dépit d’une situation mondiale atone, de réelles opportunités s’offrent au Maroc. «Le moment est même propice pour les saisir, en investissant de nouvelles niches, en rationalisant les charges, en améliorant notre compétitivité et en pénétrant de nouveaux marchés», précise le président. Abondant dans le même sens, Larabi Jaïdi, économiste et professeur à l’Université Mohammed V, estime que la chute du prix du baril permettra de revigorer les réserves en devises, sans exclure pour autant la possibilité d’une augmentation de la facture alimentaire. M. Jaïdi se veut ainsi rassurant. Pour lui, l’effet du retard pluviométrique sur la croissance globale ne sera pas aussi dramatique que durant les années où l’on a accumulé deux à trois mauvaises campagnes agricoles. Il explique en substance que grâce à la récolte record de 2015, la trésorerie des ménages agricoles se porte bien, les fourrages sont constitués. De plus, le Plan Maroc Vert à atteint une maturité qui lui permettrait d’atténuer le choc.

De plus, la bonne tenue du Budget de l’Etat notamment grâce à la manne de la décompensation pourrait, selon M.Jaïdi, conforter l’investissement public avec ses effets d’entraînement sur l’économie, à condition qu’il soit rationalisé dans son affectation et contrôlé par un suivi rigoureux.

La transformation de la structure de l’économie est très lente

Cela dit, à en croire l’analyse de Jean-pierre Chauffour, économiste principal pour le Maroc et la région MENA de la Banque Mondiale, il faut relativiser l’analyse de la baisse attendue de la croissance en 2016. «La croissance de 2015 a été dopée par une récolte céréalière record. Il est donc normal qu’en 2016, ce taux affiche une performance plus modeste». Sauf que le retard pluviométrique risque de le tirer davantage à la baisse, compte tenu de l’importance du poids de la valeur ajoutée agricole dans le PIB.

Cette dépendance de la croissance économique au secteur primaire constitue, faut-il le rappeler, le grand frein à un développement soutenable. «Bien qu’elle soit de moindre ampleur qu’auparavant, la volatilité de la croissance reste de mise», rappelle M. Jaïdi. Il relève que malgré les efforts consentis pour plus d’ouverture et de libéralisation, elle n’est pas convergente avec les pays compétiteurs à économies similaires. M. Jaïdi ajoute que le cas marocain continue de renfermer des dilemmes non encore résolus, notamment l’échec manifeste de la croissance à créer des emplois et encore moins des emplois de qualité, la compétitivité hors-coût de l’offre marocaine, la qualité du capital humain et la faible productivité du tissu économique.

A ce titre, les deux économistes s’accordent sur le fait que la transformation de la structure de l’économie est très lente. Partant de ce constat, ils invitent à repenser le modèle de développement économique du pays. «Le moment est venu d’évaluer la soutenabilité du modèle de développement des années 2000 basé sur la demande domestique et l’investissement public et de repenser autrement les politiques publiques», clame M.Chauffour.

Pour expliciter cette urgence à changer de paradigme, l’économiste de la Banque Mondiale avance que «le volontarisme de l’Etat en matière d’investissement qui a atteint 30% du PIB, et dont le rendement reste insuffisant, ne peut être maintenu. Il faudra donc relayer les investissements déjà réalisés par des gains de productivité. Ce qui suppose de faire le choix, souvent stressant et très dur à opérer, de faire disparaître des emplois et d’en créer de nouveaux», suggère M.Chauffour. Il rappelle que tous les pays ayant réussi leur rattrapage économique ont axé leurs efforts sur ces gains de productivité en citant les cas de la France, la Turquie, le Brésil et la Corée du Sud.

Si le fait de rendre plus productif l’effort d’investissement ne se décrète pas sur le court terme et nécessite des institutions et une gouvernance idoines, les deux économistes n’ont pas manqué de faire des recommandations qui iront dans l’esprit de la restructuration plus profonde de l’économie.

L’entreprise et la compétitivité doivent être inscrites au cœur des priorités

Larabi Jaïdi insiste sur le fait que les politiques économiques doivent désormais placer l’entreprise et la problématique de sa compétitivité au cœur des priorités. «La compétitivité de nos entreprises a toujours été traitée sous l’angle de la réduction des coûts, au détriment de l’amélioration de la productivité», rappelle-t-il. Il propose aussi de rassurer les opérateurs du privé en assainissant les relations inter-entreprises et en consolidant le maillage entre les grandes locomotives et les PME. Sans quoi, ces dernières resteront toujours fragilisées.

M. Jaïdi recommande aussi de décentraliser et déconcentrer l’Etat en accélérant l’autonomie relative des régions, réformer la loi organique des finances pour une meilleure visibilité sur les investissements, et opter pour une logique de partenariat avec les pays africains et non de conquête.

Pour sa part, M. Chauffour prône le soutien aux populations touchées par la baisse de la production agricole, le remboursement des arriérés de paiement, à commencer par l’Administration qui, selon lui, doit donner l’exemple, et l’éradication des situations de rentes, légales ou informelles, pour améliorer la concurrence.